jeudi 21 janvier 2010

Passer à autre chose ? Sur l'honnêteté et la vérité

La nuit dernière je lisais le journal que je tenais quand j'étais en cure de désintoxication, et je n'ai pas pu m'empêcher de sourire. Je regardais chaque "co-détenu" que je croisais avec une suspicion et une hostilité dont Staline serait sûrement fier. Mes commentaires sur mes camarades n'étaient pas vraiment élogieux... et après réflexion, entièrement dus à une projection. Au moment où j'ai pu partir je n'éprouvais plus rien d'autre que de l'amour et du respect pour ces personnes. Nous avions ri ensemble et pleuré ensemble et été vulnérables les uns avec les autres, et quand les mots manquaient nous nous étions offert tout ce que nous avions : câlins, clopes, juste notre compagnie.

Les personnes avec qui j'ai traversé la désintoxication en savaient plus sur moi, en savaient plus sur ma vie, que n'importe qui d'autre ait jamais su avant. Quand je me droguais, tout avait été caché, j'étais perdue dans une mer de secrets et de mensonges. Je mentais pour cacher la honte, je mentais pour éviter une vérité à laquelle je ne pouvais pas faire face, je mentais avec la justification de protéger les autres, je mentais pour corroborer un autre mensonge... et parfois je mentais juste. À genoux face à l'addiction, en réhabilitation je suis finalement devenue honnête, et la douleur, la honte et la peur m'ont dégringolé dessus.

Et maintenant, deux ans et demi plus tard, dehors dans le vrai monde ?

Je me bats encore avec le concept d'honnêteté, d'être ouverte et honnête avec les gens. Je continue à penser : pourquoi laisserais-je qui que ce soit me connaître vraiment, laisserais-je qui que ce soit s'approcher vraiment de moi ? Je dis quand même des petits bouts à différentes personnes - plus sûr, certainement, que de mettre tous mes oeufs dans le même panier. On dit que la connaissance c'est le pouvoir et je ne suis pas près de laisser qui que ce soit avoir du pouvoir sur moi, merci beaucoup. Ma position par défaut sera toujours celle d'une profonde méfiance des autres, dont je fais parfois un conscient et monumental effort pour la surmonter.

C'est comme ça que je travaille mon programme, bébé ! Certains jours, cependant, quand j'ai mal et peur, je n'y arrive pas tellement. Je peux me trouver à m'isoler, mes mots s'échappant. Mais je suppose que je dois apprendre à ne pas trop m'en vouloir pour ça. Quand je regarde mon passé je comprends comment j'ai appris à me méfier, et comment cela m'a sauvé.

Quand j'étais battue et violée, vendue et torturée et traitée comme un animal, j'ai perdu ma capacité à parler. C'était comme devenir muette : parler ne faisait aucune différence alors j'ai arrêté de parler. Quand je sortais avec des yeux au beurre noir et que les gens regardaient à travers moi, je me sentais invisible. Quand on m'a sermonnée à l'hôpital parce que j'étais "retournée le voir" alors que j'étais terrifiée et appelais à l'aide, j'ai arrêté de demander. Et maintenant je suis saine et sobre et pourtant ces mots sont durs, tellement durs, à dire :

S'il vous plaît aidez moi.
J'ai peur.
Je suis seule.
J'ai été violée.
J'ai été vendue.
J'ai été maltraitée.

Je sais que je dois parler de tout ça, que je dois tendre la main et faire confiance à quelqu'un et m'ouvrir à propos de ça, et que si je ne le fais pas, je ne m'en sortirai pas. Parfois j'ai l'impression que je ne m'en remettrai jamais, que je ne me sentirai jamais bien auprès d'hommes, que je ne quitterai jamais les cauchemars et les flashbacks et les scènes rejouées. C'est foutrement dur. Ma capacité à polir l'apparence des choses, à avoir l'air très unie et en ordre et confiante et éloquente, joue contre moi ici. Je ne suis aucune de ces choses quand il s'agit de tout ça. Et à mesure que plus de souvenirs me reviennent comme je reste sobre, je peux sentir la pression monter à l'intérieur. Il est difficile de laisser le passé dans le passé quand il se confronte à toi à toute opportunité. Il est avec moi chaque jour. Revivre en permanence des expériences de prostitution et d'abus mettrait à l'épreuve la plus forte des personnes et je défie tous les thérapeutes désinvoltes que j'ai rencontrés jusqu'ici et auxquels je ne me suis pas ouverte de faire mieux.

J'essaie juste de faire mon chemin pour m'en sortir.

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