vendredi 22 janvier 2010

La réalité derrière le fantasme

Je trouve ça extrêmement bizarre quand des gens parlent de la pornographie comme d'un "fantasme inoffensif". La porno ce n'est pas des dessins animés (pour la majeure partie) ou des illustrations - c'est des photos et des vidéos de vraies femmes, qui ont des espoirs et des rêves et ressentent la douleur et l'humiliation comme n'importe quel autre être humain. Où est le fantasme pour elles ?

Je suis une de ces femmes. Ok, alors je suis une des chanceuses - j'en suis sortie en plus ou moins un seul morceau. Mais mon expérience d'avoir été utilisée comme pornographie, comme amusement, a laissé de profondes cicatrices. Le truc c'est que, avec la technologie moderne telle qu'elle est, quand une photo est prise, ou une vidéo tournée, il n'y a pas de fin. L'humiliation et l'abus de la femme, de moi, peuvent être répliqués à l'infini, vendus à l'infini, on peut les "utiliser" à l'infini (j'adore la façon dont la société change le langage dans ce domaine pour l'assainir... lire à la place "se branler dessus"). Ces images peuvent survivre longtemps après que nos corps et nos esprits ont été brisés par le fait d'être déshumanisées et dégradées.

Dans un contexte de violence, je n'avais ni choix ni voix. Si je refusais, ou luttais ou étais "mal à l'aise", j'étais battue. J'ai perdu contact avec la réalité. Ils me traitaient comme un animal, et j'en suis devenue un pour survivre. Parfois j'initiais une relation sexuelle pour éviter la violence, et cela m'a fait mal, cela m'a rempli de honte, que je rentre dans leur jeu.
Souvent, j'acceptais des choses, affreuses, douloureuses, sordides, pour éviter quelque chose de pire. Quand tu dois supplier pour utiliser les toilettes, avoir un peu d'eau, avoir un peu d'alcool, parce que tu as été enfermée dans ta chambre, tu perds tout dernier lambeau de respect envers toi-même. La dignité a sauté par la fenêtre il y a bien longtemps. Coupée des autres gens, tu perds pied avec la réalité, avec le bien et le mal. Et quand la main qui te frappe est aussi celle qui te relève, et te nourris, tu deviens confuse. Tu ne sais plus quoi penser.

Rien ne peut te préparer à ça. Aucun mot ne peut le décrire. C'est être complètement perdue, et la seule chose que tu peux te dire c'est "ce n'est pas réel, ça ne peut pas vraiment être en train de m'arriver" et te détacher du mieux que tu peux de ton corps.

Tout devient disloqué, fragmenté. Quand tu ne peux pas te rappeler ce qui t'es arrivé (blackout) et que tu ne peux pas voir un futur pour toi, la vie devient une série de clichés photographiques, de pensées enchevêtrées et de sensations et d'images et d'odeurs. En sortir devient encore plus une impossibilité.

Je me dissocie encore beaucoup - une sensation étrange, comme être un voyeur dans ma propre vie. Par le passé, je me suis fragmentée moi-même dans une tentative désespérée d'auto-préservation. Les drogues et l'alcool étaient une partie de tout ça. Je ne savais pas comment gérer ce qui m'arrivait, ou comment le transformer. Aujourd'hui, je peux encore me retrouver à m'engourdir et me détacher quand les émotions montent trop haut. Mais une lente et douloureuse contribution à mon retour à la sobriété doit être une tentative d'intégrer ces parties de moi, les différents personnages. Ils ont même des noms. Une tentative d'accepter ce qu'une femme isolée, terrifiée, a dû faire pour survivre. Les sensations que j'ai eues alors que ces souvenirs sont revenus, et comme j'essayais de leur faire face, sont crues. Douloureuses au-delà des mots.

Ce que je trouve le plus dur, c'est la façon dont la société normalise tant des pratiques qui m'ont blessée. C'est un "droit" admis que celui des gens à pouvoir utiliser de la pornographie. Où sont les droits des femmes utilisées pour fabriquer ce fantasme inoffensif ? La caméra ne montre pas toujours la coercition, la peur, la menace de violence, l'addiction... Tout ça est caché pour permettre le divertissement léger. Et où sont les droits des femmes qui sont forcées à subir ces "fantasmes" par leur partenaire, à qui ont dit que "elle sourit donc c'est qu'elle aime ça, et donc toi aussi tu le dois" (ou alors sois traitée de prude, de "vache frigide" ou de "pas une vraie femme"). Qui veut connaître la réalité ?

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