vendredi 14 octobre 2011

Anna Arrowsmith : tellement ouverte d'esprit que mon cerveau vient de tomber

Mon attention a été attirée par un article du Guardian en ligne expliquant que la pornographie est bonne pour la société. Dedans, l'auteure (une femme) argumente en disant qu'il n'y a aucune preuve que la pornographie ait des effets délétères. J'ai laissé mes "deux cents" dans la section des commentaires pour ce que ça vaut, avec un peu d'appréhension (les défenseurs de la pornographie ont beau clamer être en faveur de la liberté d'expression, mais dans mon expérience ils ne reculent jamais pour dire à quelqu'un qui n'est pas d'accord avec eux de fermer sa grande gueule - prude ! conservateur ! bien-pensant ! vache frigide... bref vous m'aurez comprise). Je me prépare à un retour de bâton.

Que l'auteure, Anna Arrowsmith, une directrice de films porno, puisse être légèrement biaisée en faveur de la pornographie est difficile à contester. Qu'elle pose des affirmations radicales, comme des vérités, sur l'innocence de la pornographie, c'est un peu plus dur à avaler. Et en tant que survivante de la prostitution et de la pornographie, j'ai du avaler un bon paquet !

Evidemment, en lisant les commentaires, son point de vue est très populaire. Les hommes et les femmes qui jouissent en utilisant de la porno, sans trop réfléchir aux conséquences au-delà de leur orgasme, ne vont probablement remercier quelqu'un qui attire l'attention sur les dégâts que fait la pornographie. Mince, ça pourrait émousser les choses ou même les faire se sentir un peu mal, et la pornographie c'est fait pour se sentir bien après tout, non ? Rire un peu, jouir un bon coup, pas trop sérieux, tout va bien.

Comme si.

La pornographie fait des dégâts. C'est un fait. Dedans, les femmes sont des objets sexuels, un set d'orifices à acheter pour se branler puis à jeter. Les hommes qui s'y opposent sont vu comme "pas des vrais hommes", les femmes qui s'y opposent comme prudes ou jalouses. Ou anti-sexe. Dieu, ça me fait rire, ouais, évidemment, je suis contre la vente et la maltraitance de femmes pour faire des tonnes de fric pour une industrie qui les jette ensuite avec leurs problèmes de santé mentale et physique, donc je dois être une ennemie de l'empowerment sexuel et du sexe.

!!!

Les arguments mis en avant par l'industrie du sexe sont clairsemés et maigrichons, quand ils sont vus pour ce qu'ils sont. Une fois qu'on écarte la peur d'être insultés pour ne pas avoir supporté une industrie qui détruit les femmes, on peut commencer à parler. Mais plus que ça, on peut désigner quelques faits qui sont difficiles à contredire, contrairement aux doux rêves d'Anna Arrowsmith. L'argument mis en avant par l'industrie n'est que du vent, un énorme ventilateur là pour protéger un maximum de profit pour les business men derrière elle. L'industrie du sexe n'a aucune envie de promouvoir une vision saine et variée de la sexualité, elle a envie d'argent ! Elle est menée par le profit. Les proxénètes ne s'intéressent pas aux corps des femmes, ils s'intéressent aux nouveaux marchés de niche, toujours plus extrêmes. Double pénétration ? Double anale ? Fisting ? Tout ça fait mal. Mais ça fait surtout de l'argent, ça repousse les limites, ça a une longueur d'avance. La pornographie ce n'est pas la liberté d'expression : depuis quand un vagin ou un anus a une voix ? C'est l'exact opposé, un bâillon sur les voix des femmes qu'elle utilise et qu'elle fait souffrir. Elles ne peuvent pas dire : ça fait mal ! Elles doivent dire : j'aime ça, j'ai choisi d'être là, c'est si bon, baise moi plus fort, ou alors elles ne sont pas payées ou elles sont frappées par les proxénètes invisibles cachés dans la pornographie de l'autre côté de la lentille.

Je le sais : j'y étais. Les mots que je disais n'étaient pas mes mots, c'étaient les mots de mon ex, de l'homme qui me frappait et me violait et me vendait pour que d'autres hommes me photographient et me filment et me frappent et me viole. Être forcée à dire que j'adorais être abusée, que j'en voulais plus, a failli me tuer, et je ne parle pas au sens figuré. J'ai voulu mourir même depuis que j'en suis sortie.

Les femmes ne rentrent pas dans l'industrie du sexe parce qu'elles sont heureuses et bien dans leur peau. On arrive là-bas à cause de problèmes de santé mentale, de problèmes de drogue, de violence, d'abus vécus dans le passé... du désespoir. Et une fois que tu es dedans, c'est la descente aux enfers. Le traumatisme d'être vendue, d'être utilisée comme un pur divertissement, d'être maltraitée, d'être moquée et frappée et baisée et d'entendre qu'on l'a mérité, ça reste avec toi. Si tu es assez chanceuse pour t'en sortir, et ce n'est pas le cas de tout le monde, tu es laissée tellement abîmée, tellement scarifiée, que tu as le sentiment de ne pas avoir ta place dans le monde. Tu as l'impression que ta place était là-bas, même si tu détestes ça, que tu en es terrifiée. C'est le seul endroit où ils accueilleront une folle comme toi. Où que tu ailles, ils te disent que la prostitution n'est qu'un job, que la pornographie ne fait de mal à personne, ils refusent de t'entendre, ils te jugent (après tout tu as des problèmes de santé mentale maintenant, on écarte facilement tes discours, et puis  avec ce passé de toxicomanie, d'autodestruction...) et ils vous disent de partir. Même les soi-disant professionnels de santé mentale ne veulent pas entendre ton histoire.

Muette avant, muette maintenant. Jetable avant, jetable maintenant.
Parce que, comme l'article d'Anna Arrowsmith et la majorité des commentaires en dessous le montrent, la plupart des gens ne veulent pas écouter, ne veulent pas entendre l'insupportable vérité. La société demande que les individus puissent utiliser une femme, acheter une femme, se branler sur une femme et ensuite la replier pour la ranger dans le tiroir de la table de nuit, avec une boîte de mouchoirs et une conscience sans tache. Cet état de choses continuera tant qu'il y aura une peur de parler. Personne n'aime être insulté. Pour ma part, quand j'entends les défenseurs de la pornographie dire que les gens qui sont anti-porno sont fermés d'esprit, je dis : on a le droit de dire que certaines choses font des dégâts. La porno fait des dégâts. Nous devons poser une limite quelque part. Ou alors nous allons continuer à vivre dans une situation où nous sommes tellement ouverts d'esprit que nos cerveaux en tombent.

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