jeudi 2 février 2012

Avoir un proxénète ? L'enfer

L'enfer peut devenir une habitude. La bataille quotidienne pour la survie. Des petites victoires prises ici et là. La perspective se déforme. L'inacceptable arrive tout le temps - il faut t'en remettre. Ça va être horrible, mais la question est, à quel point ? La peur est une constante. Tu sais que tu peux à tout moment mourir ici, être tuée ici, mais il n'y a pas d'échappatoire. L'esprit s'adapte. Le corps s'adapte. Les deux travaillent à s'éloigner de toi le plus possible. Il y a l'alcool aussi, et les drogues, quand tu peux en avoir.

Tu es reconnaissante quand ils ne te font pas trop souffrir. Dieu merci ! Une gratitude pathétique parce qu'ils ne se sont pas montrés plus sadiques qu'ils ne le sont. La bonté et la gentillesse et la compassion sont si complètement absentes que le fait d'être maltraitée, mais moins sévèrement, ressemble à un cadeau. Tu te hais dans ton impuissance.

La normalité ? Concentrée sur la survie, tu oublies. Tu vis comme un animal, juste pour t'en tirer. À fouiller les poubelles pour trouver de la nourriture. Rampant quand tu ne peux pas marcher, à genoux quand ils t'y forcent. Tu es prise, encagée, piégée. Tu cesses de parler. Impossible de faire confiance à ces gens ! Sa main va-t-elle te caresser ou te frapper ? Ses mots vont-ils te bercer ou te blesser ? S'il offre quelque chose de gentil, tu attends qu'il t'attrape. Il va le reprendre, en riant peut-être, se moquant de toi parce que tu as montré ton désespoir, ou peut-être qu'il te laissera le prendre. Et se mettra en colère après. Ou peut-être pas.

Tu ne peux t'accrocher à rien de solide, tu ne peux croire en rien excepté la certitude qu'aujourd'hui tu vas souffrir. Tu es en vie uniquement parce que ton corps leur est utile. Il a une valeur, non pas parce qu'il est bon ou qu'il a une valeur intrinsèque. Il a une valeur financière, et cette valeur vient de son utilisation comme poupée à baiser.

On te possède. Ce corps n'est plus le tien : tu n'as pas droit de parole sur ce qui lui arrive. Tu veux te détacher entièrement, tu en viens à détester ce corps pour ce qu'ils lui ont fait, couvert de leurs fluides, de leurs odeurs, faible et douloureux, gelé et incapable, mais tu ne peux pas, parce que te laisser aller entièrement signifierait mourir, et tu ne veux pas ça non plus. Enfin, parfois peut-être mais tu as peur, parce que tu sais que tu es mauvaise, ils te disent que tu es mauvaise, et tu as peur du démon.

Terrifiée par tout : être seule avec ta tête ; être avec des gens, à cause de ce qu'ils te font. Peur de mourir ici comme ça ; peur de continuer comme ça. Peur du noir et de ce qui s'y cache, mais peur de la lumière, de voir ce que tu es devenue.

Seule, seule, seule. Avec nulle part où aller.

Ici en guérison, cet enfer passé ne s'est pas simplement envolé. Tu peux être sortie de l'enfer que c'était mais être toujours en enfer, mentalement. L'expérience d'être torturée, physiquement et mentalement, n'est pas quelque chose que tu peux dissiper en secouant la tête ou en claquant des doigts. J'étais jeune quand ça a commencé, alors je n'ai aucun autre cadre de référence. Je lutte avec le syndrome de stress post-traumatique, les cauchemars, les dissociations... une montagne à escalader. Un progrès lent, lent, intégrer, comprendre, ressentir, accepter, faire face. Tellement frustrant !

J'ai appris à survivre, mais maintenant j'essaie d'apprendre à vivre. Et c'est quelque chose d'entièrement différent.

2 commentaires:

  1. Bonjour.

    Je tiens à saluer votre honnêteté et votre immense courage. Madame, vous avez tout mon respect.

    Stéphanie

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  2. Bonjour,
    Je suis tombée sur votre blog et je me trouve à vous poster un commentaire sur cet article.
    Si je n'ai pas vécu l'enfer de la prostitution, j'ai également subit 'ça', en différent, mais tellement pareille.
    Je me retrouve totalement dans ce que vous avez écrit, j'ai l'impression que c'est 'moi' dans ce que vous écrivez dans cet article.

    Cet article a été écrit il y a longtemps, j'espère que depuis cet article, vous allez mieux, beaucoup mieux et que vous pouvez vivre.

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