dimanche 1 janvier 2012

À propos de choix : cages invisibles et pièges langagiers

Ca semble si simple quand ils le disent, si raisonnable. S'il la frappe, elle devrait le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est son choix et son problème. Si elle n'aimait pas ce qu'ils lui font dans la pornographie, elle ne sourirait pas et ne dirait pas baise moi plus fort, et elle ne choisirait pas d'en faire partie. Si elle ne se faisait pas plein d'argent dans la prostitution (escort et lapdance inclus, c'est la même chose), elle ne choisirait pas d'en faire partie.

Choix.

Le voilà, ce petit mot, si petit et apparemment innofensif. Un mot librement crié sur les toits, sans tenir compte de la maltraitance des femmes. Quel coup pour les femmes qui sont vendues, piégées dans la violence !
Ce petit mot, "choix", est la clé pour que la société puisse se laver les mains de toute responsabilité, de toute empathie, de toute tentative de s'intéresser ou de comprendre les femmes qui vivent une demi vie.

On aime le mot "choix" ici en Occident. On s'accroche tellement fort à nos choix et nos libertés, nos droits. Nous oublions qu'avec les droits viennent les responsabilités. La liberté est une belle chose, tout comme le choix. Mais nous oublions que certains choix sont moins libres que d'autres, que certains choix faits librement nous limitent ensuite nous ainsi que nos futurs choix, nous piègent et finissent par détruire notre liberté.

Ces choses sont rarement aussi simples qu'elles en ont l'air. Supposer qu'elles le sont et que nous comprenons les femmes dans des situations complexes, généralement sans prendre le temps de les connaître, de leur demander, de les comprendre, c'est leur rendre un très mauvais service. C'est poser un jugement, sous-entendre qu'elles sont stupides, les blâmer et leur attribuer la faute, à ces femmes qui sont coincées dans le système, les jambes prises dans le piège.

Si nous disons qu'une femme qui reste dans une relation violente devrait simplement partir, nous impliquons qu'elle le peut, qu'elle a la liberté de faire ce choix autant qu'un autre choix parmi des choix variés. C'est ignorer, ou écarter consciemment, les autres facteurs qui sont en jeu ici : l'instabilité financière, le problème de l'endroit où elle va aller, si elle a quelqu'un qui lui offre un soutien émotionnel et matériel, sa santé mentale... Les femmes qui subissent une situation traumatisante, telles qu'une femme battue ou une femme dans la prostitution ou la pornographie, seront traumatisées. C'est peut-être évident, mais c'est largement ignoré. C'est rarement quelque chose qu'on voit pris en compte dans les conversations autour de la maltraitance des femmes. Devrions-nous châtier les personnes traumatisées parce qu'elles n'ont pas les pensées assez claires ?

Quand ton estime de toi t'est arrachée jour après jour par ce que ton partenaire te dit, par ce qu'il te fait, tu sens que tu ne peux plus continuer comme ça, que tu ne peux pas t'en sortir toute seule. Il te traite comme de la merde et te dit que tu es une merde et que tu le mérites, et tu entends les voix de complets étrangers en choeur avec lui, disant que tu dois aimer ça sans quoi tu ne retournerais pas près de lui. Ou alors ils ne te croient pas : il est si gentil ! Vu de l'extérieur en tout cas. Tu t'en prends à toi même, résultat de l'humiliation et de la souffrance, tu t'éloignes des gens, et à mesure que tu t'estompes il prend de plus en plus de place. Les gens extérieurs voient ce qu'ils veulent et te jugent toi - tu n'es plus aussi sociable maintenant, maintenant que tu sais ce que les gens peuvent te faire, ce qu'ils pensent de toi. Ton manque de confiance, qui est une conséquence directe de la maltraitance, joue maintenant contre toi, te discrédite encore plus. Tu deviens invisible.

Face à la maltraitance, peut-être que tu as bu un peu plus ou que tu as utilisé des drogues pour éloigner la souffrance, n'importe quoi qui puisse aider. Un choix ? Peut-être au début, mais ensuite tu ne pouvais plus t'arrêter. Jusqu'à 95% des femmes dans la prostitution sont des utilisatrices problématiques de drogues (voir www.object.org.uk pour les statistiques). Les deux choses vont main dans la main, l'auto-maltraitance et la maltraitance, et le besoin d'argent t'y piège. 74% des femmes citent la pauvreté comme la motivation principale pour entrer dans la prostitution. Les femmes qui subissent des violences conjugales peuvent se retrouver piégées par les problèmes financiers, et sans domicile si elles partent.

J'ai entendu dire qu'il y a de l'aide là dehors, et que donc si les femmes ne s'en servent pas, c'est que c'est leur choix. Une femme abattue, qui ne fait que survivre, qui se concentre uniquement sur là-dessus, n'est pas toujours dans le meilleur état d'esprit pour évaluer les options, pour voir les choix, et n'est pas toujours assez forte pour agir. Vivre dans la peur constante est terriblement débilitant.
Les études montrent que le moment le plus dangereux pour une femme qui vit des violences conjugales, c'est quand elle décide de partir. Les femmes battues ne sont pas stupides - nous apprenons vite, nous nous dissocions et nous engourdissons, nous vivons dans le déni parfois, juste pour survivre. C'est difficile d'appeler à l'aide quand tu as été abattue, quand tu as fait confiance aux mauvaises personnes par le passé, quand tu risques de vivre encore plus de violence, quand tu as peur qu'il te tue, peut-être qu'il t'a dit qu'il le ferait ou bien tu sais de quoi il est capable. J'avais essayé de partir avant d'avoir eu la chance de trouver un abri, et la leçon qu'il m'a donnée après ça, quand il l'a découvert, m'est restée. Je n'ai pas pu marcher pendant des jours.

Choix, choix, choix, hein.

Tant que la discussion autour de la prostitution et de la pornographie est formulée dans le langage de l'amusement, de l'empowerment et de la libération, tant que les femmes qui ont été utilisées et abusées par l'industrie continuent d'être rendues muettes et invalidées, le langage du choix n'a aucun sens. Nous vivons dans une culture qui malmène les femmes, où les collégiennes rêvent d'être des mannequins glamour, où la réalité de l'industrie du sexe est recouverte d'un vernis de respectabilité, avec des porn stars dans des émissions télé, des histoires pro-industrie du sexe dans les magazines féminins et l'attente d'argent facile et de divertissement innocent - juste un job comme n'importe quel autre.

Je ne connais aucun métier en dehors de la prostitution et de la pornographie où un corps et un esprit sont autant maltraités, où des étrangers te baisent par tous les trous et de toutes les façons possibles, où 68% des femmes vivent un Syndrome de Stress Post-Traumatique du même genre que ceux des victimes de torture et des vétérans de guerre, où la violence est la routine, où tu es verbalement, physiquement et sexuellement abusée pour faire jouir les autres. Des hommes ont craché dans ma bouche, m'ont traité de pouffiasse, de salope, de pute, m'ont dit que je n'étais bonne qu'à ça, qu'ils aimeraient me tuer après avoir fini de me violer, on m'a dit de performer pour la caméra ou alors on me donnait des cachets pour "m'aider" à me relaxer. Je pourrais continuer pendant des pages. La maltraitance était sans fin.

Il faut que l'on fasse en sorte que le langage autour de la violence envers les femmes reste réel. Changez le langage et vous réduisez le débat au silence. Face aux problèmes de santé mentale, à la pauvreté, à la violence, à la désinformation et à la toxicomanie, le langage du choix n'a aucun sens. Nous devons rendre les réalités visibles. Sur la pornographie et la prostitution nous devons dire la vérité et ne pas l'aseptiser : il s'agit d'argent et de pouvoir, d'inégalités et d'imposition de souffrance, d'agressivité et de sperme, de corps de femmes vendues et maltraitées. Il s'agit de ce qui arrive à la femme ensuite, si elle a la chance de s'en échapper : cauchemars, attaques de panique, reviviscences, problèmes de confiance, dissociations, addictions, sérieuses cicatrices physiques et mentales qui mettront des années à guérir, et ne seront jamais oubliées.

La prochaine fois que nous entendons quelqu'un porter allègrement des jugements sur des femmes, et condamner leurs choix, nous devons changer de langage. C'est inconfortable, et cela doit l'être. Tant que nous continuons d'utiliser de façon simpliste le mot "choix" à propos des femmes dans la prostitution et la pornographie, nous nous lavons les mains de toute responsabilité. Cela signifie que je peux justifier ma consommation de pornographie, profiter de pouvoir en rire et me branler dessus, sans culpabilité.
Si l'industrie du sexe est aussi puissante, aussi omniprésente, aussi généralisée, c'est grâce à notre complicité, notre déni. Nous devons briser ce déni, et la première façon de fissurer l'armure est d'arrêter de s'accrocher à la défense simpliste de la maltraitance des femmes en disant que c'est un choix.

Aucun commentaire:

Publier un commentaire