vendredi 26 mars 2010

Angel, Emma et moi : trouver une voix

Hier, j'ai partagé mon histoire avec une audience à Londres. Je n'avais jamais parlé de mon expérience devant un groupe comme ça avant, et j'étais terrifiée, bien qu'on me dise que ça ne s'est pas vu. J'oublie parfois que ce que je ressens, et ce dont je crois que j'ai l'air, et ce dont j'ai réellement l'air aux yeux des autres sont souvent des choses très différentes ! J'ai utilisé un pseudonyme, Emma, mais tout de même, parler de ce que j'ai souvent appelé l'indicible, était intimidant. Quand on m'a demandé pour la première fois si je pouvais considérer l'idée de parler, j'ai dit non : la peur s'est mise en travers du chemin. Mais après y avoir repensé, j'ai réalisé quelle grande chance c'était de pouvoir être entendue, de faire quelque chose, si petit que ce soit, pour avoir une voix. Alors j'ai accepté.

Je suis tellement heureuse de l'avoir fait !

Quand j'étais en plein milieu de tout ça, prise dans la violence, l'addiction, la boisson, la prostitution, j'étais muette. Tout simplement, je n'avais même pas le vocabulaire pour former une narration de quelque sorte que ce soit. Les mots ont cessé de faire justice à la souffrance, la honte, la confusion et la terreur que je ressentais. Ne faisant confiance à personne, je suis devenue une boule de sentiments, une masse d'émotions embrouillées, de pensées en désordre, d'instantanés disloqués. Quand tu es isolée de tout sauf des hommes qui t'utilisent et abusent de toi, mais qui te disent que tu aimes ça, que ta place est ici, tu perds pied avec la réalité. Doutant de toi, te haïssant pour ton insuffisance (honteuse de ta toxicomanie, et il te rappelle tous les jours que tu le pousses à te faire ça, que tu ne pourrais rien faire sans lui, que tu es chanceuse que quelqu'un t'aime malgré toutes tes tares), tu n'as plus aucun recul. Ce qu'ils te disent à propos de ta réalité et ton expérience de la réalité sont deux choses différentes. Tu deviens confuse. Il te manque une validation.

Même quand tu en sors, si tu en sors, tu continues d'être invalidée. Tu allumes la télé et on te dit que le "travail" du sexe est drôle, que c'est de l'argent facile, juste un job. Les magazines te disent la même chose, même les magazines féminins. Quand où que tu te tournes on te dit que vendre ton corps est amusant, que ça te donne du pouvoir, de la liberté, que c'est inoffensif, et même féministe, tu apprends rapidement que toi et ton histoire n'êtes pas acceptables. Avant même que tu ouvres la bouche, on te met sur la défensive. Tu risques l'étiquette "prude", "conservatrice", "moraliste", "qui juge", en osant simplement dire, attendez une minute, ce n'était pas comme ça pour moi.

Tu apprends rapidement que les gens qui t'ont fait du mal, qui ont fait de l'argent sur ton dos, ne sont qu'une petite partie d'un plus grand tableau, une histoire ingénieuse que l'industrie du sexe nous a raconté, nous a vendue, dans laquelle ils sont les gentils, défenseurs des droits des femmes, et ceux qui les critiquent les méchants. Incrédule, tu les écoute détourner le langage du féminisme, une cause qui est censée protéger et promouvoir des pratiques pour s'attaquer aux inégalités, pour arrêter les maltraitances, pour améliorer les droits des femmes, à leurs propres fins. Et en faisant cela ils ont amassé le support dénué de critique du courant dominant. Tu vois des gens, d'autres femmes, des femmes modérées dans d'autres domaines, défendre les mêmes gens qui t'ont fait souffrir, se battre pour le "droit" des femmes à expérimenter ce dont tu as fait l'expérience ! Ou au moins, ce dont elles croient que tu as fait l'expérience, ce qui est quelque chose de complètement différent. Tu te sens seule.
Tu es frappée par l'absence de discours personnels dans le débat autour ce qui est certainement la plus personnelle des expériences, être utilisée dans la prostitution et la pornographie. Tu découvres que ces défenseurs de la "liberté d'expression", du "libéralisme" et des "droits" ne semblent pas capables d'écouter quand tu parles de ton expérience, de souffrance, d'absence de choix, de fluides corporels et de peur et de dégradation et d'exploitation. Le langage aseptisé que l'industrie adopte autour de ses pratiques - "filles, clients, escortes, business, travailleuses, mannequins, actrices", met une distance confortable entre la majorité des femmes, qui n'en ont aucune expérience directe, et la réalité. Les gens qui défendent des images de femmes, jambes ouvertes, pénétrées, comme des "droits" (en parlant au nom de nous les femmes ! merci pour ça...), réagissent avec colère ou embarras quand vous dites la vérité : "j'étais violée" ou "je détestais ça".

Tu vois que tu dois batailler rien que pour être entendue, pour être remarquée. Utilisée, jugée, et finalement écartée ("elle a des problèmes de santé mentale tu sais"), laissée à te taire et à faire avec les cicatrices mentales qui menacent de te submerger, tu te demandes, parfois, si tu vas pouvoir continuer encore longtemps.

Quand tu es dedans, tu te retrouves à collaborer avec le mensonge, à dire aux types qui te font mal, qui te touchent, qui te baisent, que c'est bon, que tu aimes ça. Ce n'est pas assez pour eux de te maltraiter, ils exigent d'entendre que tu en veux. Souris, bébé ! Et piégée comme tu l'es, désespérée comme tu l'es, en besoin d'argent comme tu l'es, tu le dis. Il te donne de l'argent, et tu apaises sa conscience, tu masses son ego. L'ultime trahison, tu as l'impression de t'être vendue, corps et âme.

Alors avoir la chance aujourd'hui de faire passer la vérité, de lui donner une voix, c'est génial. Ce n'est pas une évidence. Cela me fait me sentir... chanceuse. Incroyablement chanceuse. Il y a eu tellement de moments où j'ai pensé que je n'y arriverais pas, que je n'allais pas en sortir vivante, avec la violence et la toxicomanie...

Rien que d'être vivante après la prostitution, après la violence, c'est stupéfiant. Toutes les femmes n'y parviennent pas. Mais d'avoir les mots maintenant, si maladroits qu'ils puissent être parfois, et si inadéquats qu'ils puissent sembler pour communiquer cette souffrance, est un miracle. Cela fait trois ans et cela m'a pris tout ce temps pour commencer à articuler ce chapitre de ma vie. Quand j'ai commencé à être sobre, je ne pouvais même pas mettre de mots sur mes sentiments, j'avais tellement pris l'habitude de cacher ce que je ressentais. Mes émotions étaient juste un énorme fatras, et incroyablement, terriblement crues. Cela demande un peu de démêlage ! Et puis ensuite rassembler une espèce de narration de ce qui m'est arrivé, avec tous les blackouts et les trous... Ç'a été un lent et douloureux processus, et qui continue comme des souvenirs continuent de refaire surface et les émotions réprimées émergent et demandent de l'attention.

Qu'on me donne une chance de parler, plutôt que de me dire de fermer ma gueule, c'est... vraiment libérateur. Avec tout son discours sur la liberté d'expression, l'industrie du sexe met une sourdine sur les femmes qu'elle utilise, elle vend leurs corps et ensuite met ses propres mots dans leurs bouches pour la justifier.

La seule façon de faire changer cette situation, et je crois qu'elle peut changer, c'est que les gens soient préparés à se lever, à prendre un risque, à parler, à joindre leurs forces. Nous devons soulever les bases du débat de l'abstraction à la réalité, où il a sa place. C'est en montrant la réalité de l'industrie du sexe, en parlant le langage concret de notre humanité commune, en parlant de la souffrance physique et émotionnelle qu'elle crée, que nous changerons les choses.

Ce fut un réal cadeau d'être appelée à parler hier. Retrouver des femmes d'Object et de UK Feminista qui agissent, se battent pour le changement, j'ai reçu un espoir nouveau. Ça ne doit pas forcément être ainsi.

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