dimanche 28 août 2011

Le fantasme du fantasme

Je trouve ça vraiment bizarre quand les femmes qui sont utilisées dans la pornographie sont appelées des "actrices". Cela me frappe comme un nom très mal approprié. Même s'il est vrai qu'on leur donne souvent des lignes à répéter devant la caméra ("baise moi plus fort", "c'est tellement bon" en étant le matériau de base), et qu'on leur dit de sourire comme si elles aimaient ça, le rôle d'actrice s'arrête là. Ce qui est fait est en réalité fait à la femme. Ce n'est pas comme n'importe quelle autre émission où tu regardes des actrices et des acteurs prétendre souffrir. Prenez Casualty par exemple, ou Midsomer Murders. C'est noter l'évidence que de dire que quand le rôle implique de la violence envers le personnage ou qu'on lui fait du tort, que ce soit un accident de voiture dans Casualty ou une victime de meurtre dans Midsomer Murders, cette violence n'est pas réellement faite, n'est pas réellement perpétrée contre l'acteur ou l'actrice. Cependant, quand, dans la pornographie, vous voyez une femme se faire baiser, elle peut bien répéter ses lignes mais l'expérience est réelle, c'est quelque chose qui lui arrive à elle, qui lui est fait à elle. C'est réel. La pénétration, les éjaculations, l'agressivité, sont son expérience. Les pratiques qui sont de toute évidence douloureuses et celles qui le sont de façon moins évidente, elles la font souffrir. Pas de faux sang ou de faux bleus ici, pas de fausses parties du corps fabriquées minutieusement pour subir l'impact des actions. Tout ce qui est fait est fait à elle, fait à elle pour faire de l'argent pour lui, fait pour votre consommation, pour votre plaisir. Son expression de souffrance est réelle.

L'argent qu'elle reçoit (après que son maquereau ou son "agent" a pris sa part) ? Et si il exprimait tout simplement le fait que les femmes doivent être payées pour accepter d'être traitées ainsi ? Ou que les hommes qui nous contrôlent doivent être payés pour notre utilisation. On ne fait pas ça parce qu'on aime ça, comme les proxénètes et les pornographes veulent vous le faire croire, on le fait parce qu'on a besoin d'argent, que ce soit pour de la drogue ou de la nourriture, et nous ne voyons aucun autre choix, ou parce qu'ils veulent l'argent, nos proxénètes veulent l'argent et on va avoir des problèmes si on refuse. Les femmes utilisées dans la pornographie ne viennent généralement pas des milieux les plus heureux. Nous sommes abîmées, et dans la pornographie nous sommes encore plus abîmées.

Les risques et les dégâts faits sont graves. Le sexe sans protection avec de nombreuses personnes ayant des relations sexuelles sans protection avec de nombreuses autre personnes est dangereux, avec ou sans dépistage. Le VIH et l'hépatite B ne sont que quelques unes d'une armée de maladies transportées par le sang et les fluides. Les relations sexuelles brutales prolongées, qu'elles soient vaginales ou anales, ou l'insertion d'objets peuvent conduire à des dommages internes et des saignements, des infections urinaires, des descentes d'organes, des fissures et autres problèmes à long terme. De nombreux actes parmi les plus "hardcore" sont des expressions non déguisées d'agressivité.

Mettez vous à sa place pour un moment si vous les voulez bien. Elle est blessée, elle est humiliée, par un homme ou plusieurs, pendant que quelqu'un filme tout ça. Alors qu'elle est en souffrance physique, on la traite de putain, de salope, de pouffiasse, et on lui dit qu'elle aime ça. On lui dit de dire qu'elle aime ça - "baise-moi plus fort" "rentre-moi dans le cul". On lui fait dire qu'elle aime être maltraitée. Ils rient d'elle, des dégâts faits à son corps - "elle va bientôt devoir porter des couches !". Imaginez être à sa place, ouverte pour la caméra, nulle part où se cacher, pour le plaisir d'un tas de mecs qu'elle n'a jamais rencontrés, qui paient les hommes qui lui font ça, qui vont eux aussi rire des dommages qui lui sont faits et orgasmer sur sa souffrance.

Pas très bon pour la tête, hein ? Ni pour le corps. L'expérience physique de la souffrance d'être utilisée dans la pornographie n'est égalée que par la souffrance mentale. Les taux de Syndrome de Stress Post-Traumatique, d'abus de drogues et d'alcool, et de suicide, dans la prostitution et la pornographie, parlent d'eux-mêmes. Problèmes de confiance, problèmes de corps, dissociation, pulsions auto-destructrices, toxicomanie... etc. Le "glamour" de "jouer" dans la pornographie continue, il ne s'en va pas en se frottant un peu dans la douche. Les cauchemars commencent, les flash-backs commencent.

Impuissante pour te sortir de cette situation, tu fais la seule chose que tu peux faire pour te débrouiller, pour survivre, pour passer à travers. Quand la souffrance est insupportable, la peur est insupportable, la dégradation est insupportable, tu te divises. Ton corps ne semble plus être le tien, tu n'es même pas à l'abri dedans, et leurs mots sont dans ta tête, ils sont dans ta tête. Aucun endroit n'est sûr alors tu vas dans aucun endroit, une sorte d'anesthésie déconnectée qui te fait passer au travers des événements parfois. Quand je ne peux pas y arriver volontairement, je me mutile ou je bois ou je me drogue. J'essaye d'oublier, j'essaie de maintenir quelques lambeaux de ce moi, tel qu'il était, malgré tout ce qui m'arrive.

Sur le chemin de la guérison, je me retrouve souvent déconnectée, parfois de façon plaisante mais la majorité du temps cela m'effraie, je me sens coincée en dehors de mon corps et il n'y a pas moyen de revenir. Chaque mouvement que ce corps fait semble être un effort immense, comme s'il fallait consciemment tirer les cordes d'un pantin une à une. Je me sens fausse car je ne sais pas qui je suis, qui Angel est, lesquels des lambeaux et des fragments et des voix qui s'opposent sont moi. Le désespoir ou l'espoir, l'optimisme et le pessimisme, le dur et le doux, le froid et le chaud. Ce que vous obtenez quand vous me rencontrez dépend largement de quelle partie de moi est dominante à ce moment là. Je progresse lentement à ma propre intégration et à cet instant j'ai l'impression d'être revenue en arrière. Fais leur confiance - ne leur fais pas confiance ! Sois honnête - ne montre rien ! Je suis importante - je n'ai aucune importance ! Je vis dans une zone de guerre et c'est épuisant et terrifiant. Je ne sais pas qui je suis, et cela me rend triste et perdue.

Mon expérience d'avoir été utilisée dans la pornographie a été celle d'un traumatisme extrême et persistant.

Alors je ne suis pas une professionnelle de la santé mentale, mais je parie que l'actrice qui était dans cet accident de voiture dans Casualty est rentrée chez elle avec une fiche de paie, rien de plus. Les "extras" avec lesquels une "actrice" porno rentre chez elles - traumatismes physiques et mentaux - la rendent différente de cela. La pornographie n'est pas un fantasme, n'est pas un jeu d'acteurs - elle arrive aux femmes et blesse les femmes. Au lieu de cela nous devrions la voir pour ce qu'elle est - mensonges et maltraitance. Les femmes dans la pornographie sont la décharge à ordures pour nos imaginations perverses, utilisées et jetées pour notre plaisir, tout en bas de la pile dans une série de relations de pouvoir inégales.

Actrices ? Mon cul.

10 commentaires:

  1. J'ai envie de dire qu'elles étaient prévenues. Y'a pas de surprise, il fallait y penser avant. C'est bien triste mais c'est la réalité. Quand un mec se plante en rallye a 250 à l'heure dans un chemin de terre ou se tue en haut de l'Everest, je le plains pas, il a fait un choix délibéré en toute connaissance des risques objectifs. Et c'est valable pour moi même qui ai bien failli y rester en montagne. Quand on joue dans ces films on sait très bien ce qu'il en est. Il faut arrêter cette déresponsabilisaton générale et affronter un peu la réalité.

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  2. Vous êtes un peu dur-e je trouve, tout n'est pas si simple, et je ne sais pas si tout est comparable par ailleurs. Un passé difficile voire traumatisant peut mener à se détruire et reproduire certaines situations par exemple.

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    1. S'auto-détruire ou chercher à reproduire des situations auto-destructrices restent des actes condamnables (par soi-même j’entends) même si le passé peut les expliquer. [aparté pour écorchés vifs : je ne remets pas en cause la difficulté parfois insurmontable qu'on éprouve à essayer d'être maître de ses choix, de ses réactions, à être responsable de ses actes en somme, dans ces cas-là.]

      Je pense que le plus important dans ce témoignage c'est l'énormité du trafic autant que la conscience publique ambiante de ces pratiques-là. Je n'ai pas eu besoin de fréquenter les milieux de la pornographie et de ses gros-mots de première classe qui y ont un pouvoir pour me retrouver souvent face à des hommes qui me proposaient ces situations comme si elles étaient évidentes, banales, et absolument pas irrespectueuses. Quel que soit leur passif, la société trouve beaucoup d'occasions de pousser les femmes vers cette condition de prostituée.

      Je comprends sa virulence, parce que la situation le mérite et qu'on veut en effet souvent nous faire croire le contraire. Voire que c'est une situation attirante (dans la pub énormément par exemple).
      Pour ce qui est de l'association avec le passif, en gros je pense que morfler dans l'enfance, c'est déjà assez ennuyeux pour le reste de sa vie, donc si le monde extérieur pouvait éviter de faire exister ces réalités à tous les coins de rues, et en bonus tenter les envies auto-destructrices, ça faciliterait quand même vachement la route pour faire confiance à la vie.

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    2. @Anonyme, je pense que Chaminou s'adressait à la personne qui a écrit le premier commentaire. :)

      Je me permets d'ajouter, comme je l'avais oublié dans mon précédent commentaire, que cette recherche d'autodestruction peut trouver sa source dans des mécanismes neurobiologiques dûs à un passé traumatique, voir le site http://memoiretraumatique.org/

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  3. @Anonyme : excusez-moi mais vos propos sont, en plus d'être irrespectueux, complètement stupides.

    Premièrement, Angel explique en long, en large et en travers sur ce blog qu'elle n'a PAS choisi cette situation. Elle a été violentée et prostituée par son compagnon.

    Deuxièmement, quand bien même elle aurait choisi ce "travail" de son plein gré, est-ce que ça légitime le fait qu'elle ait été vendue, maltraitée, torturée, violée, violée collectivement, et filmée pendant ce temps ? et les vidéos vendues et diffusées sur internet pendant des années ?
    Vous avez exactement le même discours que tous ces gens qui disent "elle n'a rien à dire, elle savait très bien que si elle sortait à cette heure là elle risquait de se faire violer".

    Troisièmement, NON, les personnes qui se lancent dans ce métier ne le font pas en connaissance de cause. La société passe son temps à nous vendre une image glamour, luxueuse, lisse, de la pornographie et de la prostitution, où on aurait semble-t-il du choix, du respect, du temps et de l'argent, ce qui n'a absolument rien à voir avec la réalité.

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    1. OUF merci. La preuve en est qu'il ne paraît presque pas absurde de comparer alpinisme et agression sexuelle.

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  4. Disons qu'en alpinisme, rare sont ceux qui poussent leur femme à y aller, faudrait qu'ils arrivent à suivre derrière!
    Et puis, quand on va en montagne, on a normalement tout un tas de matériel pour assurer sa sécurité, qu'on doit savoir utiliser, et utiliser pour pouvoir partir et revenir. Et vérifier la météo.
    Je ne suis pas sûr que ce soit le cas dans l'industrie du porno ou une agression sexuelle.

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  5. 15% des filles sont dans le milieu par goût
    55% par besoin d'argent
    40% par la contrainte (chantage, etc...)

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    1. Merci pour les statistiques scientifiques, et au fait 15+55+40 ça fait 110...

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    2. Et le besoin d'argent ce n'est pas une contrainte..?

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