J'ai récemment redécouvert ce texte, que j'avais écrit il y a un moment. Une lettre de rappel de la gratitude d'être sortie de l'industrie du sexe et en guérison de ma toxicomanie...
Avance rapide d'un an et je suis sortie, debout éveillée et loin de mon partenaire. Enfin, loin, au moins ; je ne peux pas dire que je me sois relevée. En réalité je continue à jouer le jeu, bien que ce soit dans un autre environnement, entourée d'autres personnes, à un autre moment. Je ne suis plus l'objet de sa violence, des punitions qu'il distribuait, je ne suis plus forcée à performer pour ses amis, à payer pour l'alcool et les drogues qu'il utilise, mais je suis toujours piégée. Ma jambe a été prise dans le piège et elle n'en ressort pas. J'ai toujours ma propre petite habitude à laquelle je dois subvenir, les drogues et l'alcool, les drogues ont un prix et ce prix c'est moi. Je suis trop foutue avec les hommes, trop foutue avec les drogues et l'alcool et les répétitions de la violence passée pour pouvoir trouver un job normal. Je me sens merdique et sans valeur, et donc je me retrouve à me tourner vers la seule industrie où tout ça est plus ou moins un pré-requis pour travailler. Je suis devenue une prostituée, une pute, une travailleuse du sexe ; le nom varie mais le travail est le même. Je me dis que je peux fermer mon esprit, que ça ne m'arrive pas vraiment, j'ai un faux nom pour le travail, ce n'est que jouer la comédie à nouveau, rien qu'un autre rôle, ça ne m'affectera pas, ces connards ne m'atteindront pas. Je passe mon temps à me dire que si je me le répète assez, ça deviendra peut-être vrai.
Je travaille dans un salon de massage, je vois jusqu'à 8 hommes par jour. Parfois il y a tout juste le temps de descendre à la salle de bain exiguë et s'éponger, mettre un peu de gloss, boire un peu de vodka et ensuite il faut remonter pour le prochain acheteur. C'est vraiment incroyable pour moi d'en être arrivée là, que ma vie en soit arrivée là, moi qui avais le monde à mes pieds, qui étais major de promo, qui pouvais être n'importe qui, n'importe quoi, aller n'importe où. Comment en suis-je arrivée ici, à vendre mon corps à 45£ la passe, avec des hommes à qui je n'accepterais normalement même pas de dire l'heure, pour qu'ils éjaculent sur mes seins ou sur mon visage (ils disent qu'ils ont mal visé) ?
Ca ne devrait pas me surprendre, pas après tout ce qui s'est passé avec mon partenaire, pas avec l'addiction et les problèmes de santé mentale auxquels j'ai du faire face, mais ça me surprend quand même. J'avais une longue chute à faire. Oh comme les puissants sont tombés ! C'est plutôt ironique aussi que je sois en train de me vendre comme ça à ce moment là, quand je suis en train de perdre mon apparence à cause de l'alcool et des drogues. J'ai cet aspect bouffi, pâle avec les joues rouges qu'ont tous les alcooliques d'une certaine ferveur. Je suis plus grosse que je ne l'ai jamais été et pourtant des hommes me paient pour du sexe. Ca me rend presque joyeuse, d'une manière amère et perverse, mon ex me disait toujours que personne ne serait attiré par moi si je me laissais aller, on ne voudrait pas que tu deviennes encore plus une grosse vache que tu ne l'es déjà, n'est-ce pas ? Je lui ai prouvé le contraire.
Ou peut-être pas. Les hommes qui viennent ici ne sont pas exactement Richard Gere. Ce n'est pas comme si ils avaient le choix entre les femmes. La plupart sont vieux, la plupart sont des enfoirés de bâtards immondes, la plupart haïssent les femmes parce qu'elles les rejettent et ils ont des objectifs à atteindre. Ceux-là sont les pires. Ils agissent comme des sadiques, ils me font mal volontairement, pour s'exciter. Je ne réponds pas, j'ai mal mais je ne réagis pas, et ils détestent ça et ils me font encore plus mal. J'avais résolu après mon ex de ne jamais montrer à un homme qu'il me faisait souffrir, lui et ses potes faisaient des trucs exprès pour me faire pleurer. La honte que je ressens en pleurant devant eux, en leur donnant ce plaisir (mes larmes les faisaient rire) reste avec moi. La honte et les cicatrices sont restées avec moi.
J'ai des cicatrices sur tout le corps, le dos de mes jambes, mes cuisses, mon ventre, mes fesses. Il m'a plusieurs fois blessée avec des tessons de verre, il me battait fréquemment et sévèrement, parfois avec une ceinture. Chaque fois que je prends une douche, chaque fois que je me regarde, elles sont là, c'est comme s'il était toujours là alors que je suis partie loin de lui, il a laissé ses traces sur moi, le sang et le sperme ont peut être été lavés mais le sentiment de saleté reste, parfois j'ai l'impression que les cicatrices me brûlent, un signe que sa présence malveillante ne sortira jamais de ma vie. Les acheteurs s'en foutent, leur regard est fixé : seins, trous, c'est tout ce qui les intéresse.
J'ai des flashbacks, j'ai des nausées et je tremble quand ça m'arrive, j'ai l'impression d'être de retour là-bas avec mon ex, ma poitrine et ma gorge se compriment et j'ai l'impression de ne plus pouvoir respirer, je suis étouffée, étranglée, on me vide de ma vie. Parfois, je m'évanouissais quand ça arrivait pour de vrai. J'ai encore les ressentis. J'ai l'impression de devenir folle. Je dors avec la lumière allumée. L'alcool m'assomme, j'en suis à un litre et demi de vodka par jour plus des extras, mais je me réveille la nuit, les draps du lit trempés de sueur, le coeur battant violemment à toute vitesse. J'entends des voix, la voix de mon ex et les voix des autres hommes qui m'ont utilisée, elles sont si réelles que j'ai du mal à croire qu'il n'y a personne ici. Je m'asseois par terre à côté des toilettes, tremblant et vomissant mes tripes.
Parfois je demande à Dieu de me sortir de là, je l'implore, je tombe à genoux et dis, hey Dieu, si tu es vraiment là haut, s'il te plaît aide-moi à me sortir de cette merde. Je marchande et je fais des promesses, aide-moi à arrêter de boire, à me remettre à l'endroit et je ferai tout ce que tu veux Dieu, n'importe quoi, mais s'il te plaît aide-moi. Face à un silence assourdissant, je suppose que Dieu me déteste, ce qui me paraît cohérent : j'ai l'impression d'être l'antéchrist.
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mardi 3 janvier 2012
lundi 14 février 2011
L'art d'être en deuil... ou d'apprendre à l'être
Je viens de perdre le parent qui me restait, un passage difficile. Bien que pour un oeil non entraîné j'ai l'air de fonctionner tout à fait comme d'habitude, je ne me sens pas bien. Il est difficile de dire comment je me sens. Facile de dire "complètement bouleversée" mais ça ne signifie pas grand chose. Je me sens, tour à tour, déconnectée, seule, en colère, apeurée. Ah, la peur ! Toujours mon paramètre par défaut. J'ai l'impression que ma confiance, ma sécurité, s'est écoulée par la plante de mes pieds, et j'ai peur, tellement peur, de la vie. La peur se montre comme toujours à travers la colère, un tempérament déraisonnable, et un attachement qui jette ceux qui me sont les plus proches et les plus chers au milieu de la secousse d'une guerre : ne m'abandonne pas - dégage ! Consciente, comme je le suis, de mes humeurs, j'ai l'impression que je devrais m'isoler, ramper sous un rocher et laisser les autres tranquilles. Evidemment je ne le fais pas, parce que c'est exactement ce qu'attendent ma toxicomanie et mon alcoolisme.
Je sais quoi faire pour rester clean et sobre mais au-delà de ça, je me sens perdue. Je ne sais pas comment être. Comment fait-on pour être en deuil ? Je sais qu'il n'y a pas de "il faut" mais j'aimerais bien que quelqu'un le rappelle aux gens que je fréquente. Ils sont nerveux et embarrassés au sujet de ce décès, pourtant il n'y a pas besoin : mes mauvaises humeurs ne se manifestent qu'auprès de mes intimes.
Mon corps vibre et ensuite déborde d'émotions inconnues, de pensées non entendues. Je ressens un vaste mouvement de choses dont je réalise que j'en suis au mieux partiellement consciente. De vieilles douleurs reviennent, la prostitution, la violence, la maltraitance. Je suis sur la défensive à nouveau. Le passé, le présent et le futur se cognent les uns dans les autres. Je prends ça au jour le jour, mais quel jour sommes-nous ? Mon sommeil et mes rêves sont trop remplis - trop de choses à intégrer ! La nuit ne détient aucune paix.
Et pourtant, je devrais être reconnaissante pour beaucoup de choses. Je ne bois pas et je ne me drogue pas, je ne me prostitue plus, et je ne suis plus battue et violée comme je l'étais et je n'ai plus peur pour ma vie. Quand on voit les choses comme ça, tout le reste est un bonus.
lundi 1 février 2010
Un progrès, pas la perfection
Dans les cercles de parole, ils ont une maxime : ce qui est bien dans la guérison, c'est que tu récupères tes émotions ; et ce qui est mauvais dans la guérison, c'est que tu récupères tes émotions. Ces dernières semaines je dois dire que j'ai trouvé le retour de mes émotions très rude. Quelqu'un que j'aime énormément est sérieusement malade, avec une possibilité de ne pas s'en sortir. C'est à des moments comme ça que je dois me rappeler que je n'ai aucun pouvoir sur les gens, les endroits et les choses.
Quand je buvais et me droguais, je travaillais très dur à aider les gens. Je voulais être tout pour les gens dans ma vie, je crois que c'est parce que je voulais être aimée et nécessaire, et me rendre indispensable aux gens me semblait être un moyen d'être appréciée. Je n'avais aucune estime de moi, et donc je cherchais l'approbation dans les yeux des gens. Si quelqu'un m'aimait, bien (bien que même là je pensais, s'ils me connaissaient vraiment ils penseraient différemment). Si non, c'était infernal : cela me semblait une confirmation que ma plus grande peur était vraie, que les gens pouvaient voir à travers moi et savoir que j'étais une mauvaise personne. Je m'accrochais aux gens à tout prix.
En regardant à quel point j'étais seule, et à quel point j'étais en besoin désespéré d'amour, je ressens de la compassion pour moi-même. Et je me sens triste. À présent, en guérison, je peux me voir plus clairement. Je vois les motifs qui se sont répétés dans ma vie, les failles dans ma personnalité qui m'ont conduit à tomber dans des comportements inadéquats et des relations destructrices. La relation est au coeur du problème : je tends à avoir des relations incroyablement déformées avec tout ce que je croise dans ma vie, des gens à l'argent aux objets de tous les jours auxquels je peux attribuer certains pouvoir au-delà de la réalité. Alors je peux commencer à penser que certains vêtements portent chance ou malchance, demander à ce que chaque homme dans ma vie soit un chevalier blanc qui me sauvera, devenir superstitieuse avec des rituels. Le rituel était un autre grand truc pour moi quand je me droguais. Et le chevalier blanc...
J'ai toujours tendance à penser de cette façon. Je suis une toxicomane, et ce sont mes positions par défaut. Mais il est vrai que ces jours ci je pense que j'ai plus de valeur, et je ne fais plus des autres des dieux dans ma vie que je haïrai et rejetterai quand, inévitablement, ils ne parviendront pas à me sauver de moi même. Je suis la seule à pouvoir me sauver, avec l'aide des autres. Et les gens ne m'aideront pas si je ne les laisse pas rentrer, et si je ne leur dis pas que j'ai mal et que j'ai peur. Je trouve ça tellement difficile de l'admettre ! Mais j'essaie néanmoins.
En ce moment de tristesse et d'inquiétude, j'ai rassemblé le courage et l'honnêteté pour demander de l'aide à mes amis. Et la grâce de savoir que je ne peux pas le sauver, que je ne suis pas Dieu, que je peux seulement faire ce que je peux et prendre soin de moi et rendre le reste. C'est difficile, et j'ai peur et j'ai mal, et je continue de me sentir seule souvent, mais c'est un progrès.
Quand je buvais et me droguais, je travaillais très dur à aider les gens. Je voulais être tout pour les gens dans ma vie, je crois que c'est parce que je voulais être aimée et nécessaire, et me rendre indispensable aux gens me semblait être un moyen d'être appréciée. Je n'avais aucune estime de moi, et donc je cherchais l'approbation dans les yeux des gens. Si quelqu'un m'aimait, bien (bien que même là je pensais, s'ils me connaissaient vraiment ils penseraient différemment). Si non, c'était infernal : cela me semblait une confirmation que ma plus grande peur était vraie, que les gens pouvaient voir à travers moi et savoir que j'étais une mauvaise personne. Je m'accrochais aux gens à tout prix.
En regardant à quel point j'étais seule, et à quel point j'étais en besoin désespéré d'amour, je ressens de la compassion pour moi-même. Et je me sens triste. À présent, en guérison, je peux me voir plus clairement. Je vois les motifs qui se sont répétés dans ma vie, les failles dans ma personnalité qui m'ont conduit à tomber dans des comportements inadéquats et des relations destructrices. La relation est au coeur du problème : je tends à avoir des relations incroyablement déformées avec tout ce que je croise dans ma vie, des gens à l'argent aux objets de tous les jours auxquels je peux attribuer certains pouvoir au-delà de la réalité. Alors je peux commencer à penser que certains vêtements portent chance ou malchance, demander à ce que chaque homme dans ma vie soit un chevalier blanc qui me sauvera, devenir superstitieuse avec des rituels. Le rituel était un autre grand truc pour moi quand je me droguais. Et le chevalier blanc...
J'ai toujours tendance à penser de cette façon. Je suis une toxicomane, et ce sont mes positions par défaut. Mais il est vrai que ces jours ci je pense que j'ai plus de valeur, et je ne fais plus des autres des dieux dans ma vie que je haïrai et rejetterai quand, inévitablement, ils ne parviendront pas à me sauver de moi même. Je suis la seule à pouvoir me sauver, avec l'aide des autres. Et les gens ne m'aideront pas si je ne les laisse pas rentrer, et si je ne leur dis pas que j'ai mal et que j'ai peur. Je trouve ça tellement difficile de l'admettre ! Mais j'essaie néanmoins.
En ce moment de tristesse et d'inquiétude, j'ai rassemblé le courage et l'honnêteté pour demander de l'aide à mes amis. Et la grâce de savoir que je ne peux pas le sauver, que je ne suis pas Dieu, que je peux seulement faire ce que je peux et prendre soin de moi et rendre le reste. C'est difficile, et j'ai peur et j'ai mal, et je continue de me sentir seule souvent, mais c'est un progrès.
mercredi 20 janvier 2010
Le parcours d'une toxicomane
J'ai 30 ans, une toxicomane et alcoolique, en guérison. Mon histoire diffère peu en maints aspects de celles d'innombrables autres que j'ai entendues dans les salles du Programme en 12 étapes que je suis. Je me considère chanceuse d'être ici, et en état d'écrire. La guérison a en de nombreux aspects changé ma vie au-delà de toute reconnaissance.
Cependant, la chose avec laquelle je me bats encore est mon expérience de la prostitution : être une partenaire battue, une poupée gonflable, traitée comme une moins qu'humaine. Je souffre de syndrome de stress post-traumatique et je subis des flashbacks et des pensées intrusives fréquentes.
Cela me rend malade quand les médias et l'industrie du sexe parlent de choix et de liberté : ces mots n'ont aucune place dans mon expérience ou dans les expériences des autres femmes que j'ai croisées quand je "travaillais" et depuis, pendant le processus de guérison. Le langage du choix n'a aucun sens dans un contexte de violence, d'addiction, et de problèmes de santé mentale.
J'écris ce blog pour donner un peu de voix à la réalité de la prostitution. Quand j'étais en plein dedans, je devais dire que j'aimais ça, que c'était amusant, parce que c'est ce que les mecs veulent entendre. Ou ne rien dire, pour éviter d'être frappée. La vraie moi était effectivement muette. J'écris pour cette partie de moi qui s'endormait en pleurant toutes les nuits d'avoir eu à en arriver là, pour le moi qui vomissais avant et parfois après, rempli de peur et de honte. Et j'écris pour les femmes qui en sont encore là, qui n'auront peut-être jamais la chance d'être entendues.
Cependant, la chose avec laquelle je me bats encore est mon expérience de la prostitution : être une partenaire battue, une poupée gonflable, traitée comme une moins qu'humaine. Je souffre de syndrome de stress post-traumatique et je subis des flashbacks et des pensées intrusives fréquentes.
Cela me rend malade quand les médias et l'industrie du sexe parlent de choix et de liberté : ces mots n'ont aucune place dans mon expérience ou dans les expériences des autres femmes que j'ai croisées quand je "travaillais" et depuis, pendant le processus de guérison. Le langage du choix n'a aucun sens dans un contexte de violence, d'addiction, et de problèmes de santé mentale.
J'écris ce blog pour donner un peu de voix à la réalité de la prostitution. Quand j'étais en plein dedans, je devais dire que j'aimais ça, que c'était amusant, parce que c'est ce que les mecs veulent entendre. Ou ne rien dire, pour éviter d'être frappée. La vraie moi était effectivement muette. J'écris pour cette partie de moi qui s'endormait en pleurant toutes les nuits d'avoir eu à en arriver là, pour le moi qui vomissais avant et parfois après, rempli de peur et de honte. Et j'écris pour les femmes qui en sont encore là, qui n'auront peut-être jamais la chance d'être entendues.
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