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mercredi 10 février 2010

Seule en compagnie

Souvent, en thérapie, je reste silencieuse. C'est comme si j'étais encore bâillonnée. Silencieuse avant, silencieuse maintenant. Ne montre aucune émotion. Certains comportements sont durs à arrêter. En regardant mon thérapeute, que j'aime beaucoup, à qui je fais confiance, dans la mesure où je suis capable de faire confiance, j'ai envie de hurler. Tant de tourments et de frustration ! Il est à quelques dizaines de centimètres de moi seulement mais cela pourrait aussi bien être un million de kilomètres.

Comment traverser cette distance, faire un pont, avec des mots, pour peindre une image de la douleur et de la souffrance, pour dire l'indicible, dans cet environnement fade de classe moyenne avec sa table et sa boîte de mouchoirs pour que les clients tamponnent leurs yeux avec, avec cet agréable homme de classe moyenne. J'ai l'impression d'être de l'obscurité complète, le mal à l'état pur, une entité toxique qui pollue cet endroit et l'esprit de cet homme. Si certaines des images, des souvenirs, de ce qui m'a été fait, me tourmentent et me dégoûtent de moi-même, que va-t-il penser, cet homme avec ses livres d'étude et sa vie stable et son job stable et son apparence propre et ordonnée.

Sa gentillesse me touche, sa présence m'apaise, sachant qu'il ne va pas me frapper ou me toucher ou me crier dessus. Je sais que c'est juste son job, ça fait partie du contrat, pour lui, je ne suis qu'une cliente parmi tant d'autres. Mais pour moi cela signifie tellement plus que ça. Un homme qui ne veut rien de moi, qui est là pour écouter, qui m'encourage à parler, qui me parle d'une voix douce. Je ne veux pas perdre ce sentiment d'être en compagnie, je ne peux pas supporter de penser qu'il voie les dégâts que je porte et ma noirceur et qu'il m'abandonne.

J'ai été seule pendant si longtemps et je ne veux pas perdre ça. Alors je reste assise, silencieuse, et priant pour qu'il voie dans mon esprit, pour qu'il comprenne, qu'il voie ma souffrance et ma peur, qu'il sache et qu'il comprenne et qu'il m'accepte telle que je suis, parce que je ne peux pas en parler.

Solitude en compagnie. Ensemble mais séparés.

lundi 1 février 2010

Un progrès, pas la perfection

Dans les cercles de parole, ils ont une maxime : ce qui est bien dans la guérison, c'est que tu récupères tes émotions ; et ce qui est mauvais dans la guérison, c'est que tu récupères tes émotions. Ces dernières semaines je dois dire que j'ai trouvé le retour de mes émotions très rude. Quelqu'un que j'aime énormément est sérieusement malade, avec une possibilité de ne pas s'en sortir. C'est à des moments comme ça que je dois me rappeler que je n'ai aucun pouvoir sur les gens, les endroits et les choses.

Quand je buvais et me droguais, je travaillais très dur à aider les gens. Je voulais être tout pour les gens dans ma vie, je crois que c'est parce que je voulais être aimée et nécessaire, et me rendre indispensable aux gens me semblait être un moyen d'être appréciée. Je n'avais aucune estime de moi, et donc je cherchais l'approbation dans les yeux des gens. Si quelqu'un m'aimait, bien (bien que même là je pensais, s'ils me connaissaient vraiment ils penseraient différemment). Si non, c'était infernal : cela me semblait une confirmation que ma plus grande peur était vraie, que les gens pouvaient voir à travers moi et savoir que j'étais une mauvaise personne. Je m'accrochais aux gens à tout prix.

En regardant à quel point j'étais seule, et à quel point j'étais en besoin désespéré d'amour, je ressens de la compassion pour moi-même. Et je me sens triste. À présent, en guérison, je peux me voir plus clairement. Je vois les motifs qui se sont répétés dans ma vie, les failles dans ma personnalité qui m'ont conduit à tomber dans des comportements inadéquats et des relations destructrices. La relation est au coeur du problème : je tends à avoir des relations incroyablement déformées avec tout ce que je croise dans ma vie, des gens à l'argent aux objets de tous les jours auxquels je peux attribuer certains pouvoir au-delà de la réalité. Alors je peux commencer à penser que certains vêtements portent chance ou malchance, demander à ce que chaque homme dans ma vie soit un chevalier blanc qui me sauvera, devenir superstitieuse avec des rituels. Le rituel était un autre grand truc pour moi quand je me droguais. Et le chevalier blanc...

J'ai toujours tendance à penser de cette façon. Je suis une toxicomane, et ce sont mes positions par défaut. Mais il est vrai que ces jours ci je pense que j'ai plus de valeur, et je ne fais plus des autres des dieux dans ma vie que je haïrai et rejetterai quand, inévitablement, ils ne parviendront pas à me sauver de moi même. Je suis la seule à pouvoir me sauver, avec l'aide des autres. Et les gens ne m'aideront pas si je ne les laisse pas rentrer, et si je ne leur dis pas que j'ai mal et que j'ai peur. Je trouve ça tellement difficile de l'admettre ! Mais j'essaie néanmoins.

En ce moment de tristesse et d'inquiétude, j'ai rassemblé le courage et l'honnêteté pour demander de l'aide à mes amis. Et la grâce de savoir que je ne peux pas le sauver, que je ne suis pas Dieu, que je peux seulement faire ce que je peux et prendre soin de moi et rendre le reste. C'est difficile, et j'ai peur et j'ai mal, et je continue de me sentir seule souvent, mais c'est un progrès.