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jeudi 28 février 2013

Les angles morts de la société : porno et prostitution, femmes à vendre

La violence envers les femmes est devenue tellement prévalente, si généralement acceptée, qu'elle est largement invisible.
La pornographie et la prostitution font partie de cet angle mort. Le langage utilisé par la majorité des gens dans toute discussion sur ces maltraitances fait en sorte que cela en reste ainsi. Le langage a été prudemment assaini jusqu'à le rendre vide et abstrait. C'est le langage de l'irréalité.

Les souteneurs de l'industrie du sexe parlent de "travail du sexe", de "clients", d' "empowerment féminin", de "libération sexuelle", d' "argent facile", et de "respecter les femmes" - "nous ne les voyons pas comme des victimes, nous soutenons leur liberté d'action". Ils qualifient la pornographie, le strip-tease et le lapdance de "divertissements sans danger", disent que "les mecs sont comme ça", et ont tendance à dire des trucs du genre "je ne le ferais pas moi-même mais je ne jugerais jamais une femme qui exprimerait sa sexualité de cette façon". C'est si généreux.

Les femmes qui sont dans l'industrie du sexe doivent suivre ces notions, parce que quand tu es achetée (ou vendue, si tu as un proxénète), tu n'es pas libre de dire autre chose. Tu n'es pas du tout une personne libre, mais un bien à vendre. Tu es là pour le faire jouir, ton acheteur, le client, quoi qu'il t'en coûte. Il n'est ni acceptable, ni sans danger, de dire les choses telles qu'elles sont. C'est tout pour lui et ce qu'il veut, mais on te fait dire que c'est tout pour toi - tu choisis d'être là, tu aimes ce qu'il te fait, aussi extrême que ça puisse être. Cette notion que si une femme dans le porno est souriante, si une prostituée sourit, ça prouve qu'elle est heureuse et qu'elle aime ça, c'est un mensonge. Tu vois, tu crois qu'il s'agit d'elle, qu'elle sourit par choix.

Il ne s'agit pas d'elle.

Il s'agit toujours, toujours, de lui. De l'homme hors champ. De l'audience vers laquelle ce sera montré et vendu. De son proxénète ou son agent ou sa "madame", et de combien d'argent ils veulent faire. Les actes sexuels extrêmes font plus d'argent, vous voyez, puisqu'ils font mal et que ça fait jouir l'acheteur. Il veut la voir "tout prendre comme la sale petite pute qu'elle est", et elle on lui a dit de sourire pour renverser la responsabilité de la maltraitance qu'elle subit, la renverser sur elle. Une femme qui sourit mais qui souffre clairement, ou une femme qui dit "baise moi plus fort" quand son expression dit autre chose, devrait déclencher des sonnettes d'alarmes, pas apaiser notre conscience.

Les femmes assez chanceuses pour sortir de l'industrie du sexe en un morceau assez entier pour trouver une voix ont toujours un problème pour parler, être entendues, parce que le langage que nous utilisons - le langage de la réalité - est jugé trop extrême. Les gens ne veulent pas l'entendre. Nous parlons de violence, de "johns" au lieu de clients, de peur et de douleur et des odeurs et des fluides corporels d'hommes que nous n'aurions jamais voulu sentir nous toucher, sur et dans nos corps. La prostitution, la pornographie ne sont pas de simples "jobs". Dans quel autre job apprends-tu à te séparer de toi-même, à te dissocier juste pour survivre ? Nous disons que cela ne nous donnait aucun pouvoir, qu'être maltraitées verbalement et physiquement n'avait rien d'un "empowerment". Nous parlons de viol et d'absence de choix, de problèmes de santé mentale et d'histoires de maltraitances, nous parlons de toxicomanie et de vulnérabilité exploitées de la pire façon possible. De pauvreté et d'être piégées et utilisées - d'autres profitant de l'utilisation de nos corps, pas nous. Le moindre argent que nous ayons pu avoir partait directement dans les drogues ou l'alcool, quoi que ce soit qui puisse éloigner la réalité de ce qui nous arrivait jour après jour.

Mais les gens ne veulent pas l'entendre. Comme cela menacerait d'interférer avec leur jouissance de la pornographie, avec leur orgasme rapide et facile, ils nous traitent de menteuses. Et pire. Ils refusent de voir la vérité parce qu'alors ils devraient se regarder, eux et ce qu'ils font. À la place, ils disent nous ne faisons partie du problème parce qu'il n'y a pas de problème.

Et alors ils vous maltraitent pour avoir dit la vérité, pour avoir eu une voix. Vous savez, cette idée que ça ne pouvait pas être si terrible, que les femmes veulent juste de la bonne baise et que donc le porno ou la prostitution sont un rêve devenu réalité puisque non seulement elles se font baiser mais elles sont payées pour ça, cette idée est assez difficile à ébranler. Un ex-partenaire, alors que j'étais en guérison, m'a dit avec incrédulité, mais tu as bien dû aimer ça parfois. Et cela après qu'il ait vu les cicatrices tout le long de mon corps faites par mon proxénète ! Il avait été tellement endoctriné par la culture porno qu'il était réellement incapable de se rentrer dans la tête qu'être une prostituée, être maltraitée sur des vidéos et pour des photos pouvait ne pas être agréable.

Nous ne sommes plus ensemble.

En vérité, de mon expérience il n'y a rien qui soit le moins du monde sexy dans le fait d'être prostituée, ou d'être utilisée dans la pornographie. Il n'y a rien d'excitant. Il ne s'agit que de ce dont ça aura l'air ou ce que ça va faire ressentir pour le mec qui te baise ou qui achète le DVD de toi en train de te faire baiser, pas de ce que ça fait pour toi. Alors la pénétration est à l'ordre du jour, avec n'importe quoi - des bites ou des jouets ou des objets ou des poings, en ce qui concerne l'acheteur plus c'est gros mieux c'est - mais aucun intérêt pour ce que ça te fait à toi. Sucer des bites ne constitue pas exactement des préliminaires et ne rendra pas la baise moins douloureuse. Ce n'est pas non plus agréable - tout ça est une performance, ton corps toujours contorsionné de quelque façon nécessaire pour la meilleure visibilité de tes orifices et de tes seins. Tu te concentres pour respirer malgré la douleur, pour tenir le coup, survivre. Orgasmique ? Pas vraiment. Faites que je tienne le coup jusqu'au bout, faites que ça s'arrête. Tu te sépares du corps autant que tu peux - pas vraiment pratique pour avoir un orgasme, mais juste ce que fait l'esprit pour survivre au corps qui est tellement maltraité, encore et encore. Tu espères qu'ils utiliseront du lubrifiant, la lubrification du crachat, copiée sur des milliers d'autres pornos, n'est jamais suffisante. C'est déjà suffisamment douloureux même quand ils utilisent du lubrifiant.

Imagine que quelqu'un t'enfonce les doigts dans la bouche, encore et encore en cognant à l'intérieur, faisant peut-être saigner tes gencives. Multiplie cette douleur un bon paquet de fois. Ajoute ensuite cela à la souffrance psychologique, l'humiliation de savoir qu'il s'agit des parties les plus intimes de ton corps, ouvertes et utilisées pour amuser des inconnus, ton vagin et ton anus. Alors peut-être que tu auras une idée de à quel point il est douloureux et pas du tout sexy d'être cognée et enfoncée et baisée pour de l'argent. Nue et utilisée par homme après homme, inconnu après inconnu, te disant que tu es une sale pute, te touchant partout (et pas doucement), regardant ton corps avec un regard tellement dégueulasse que tu veux te doucher pendant un mois juste pour te sentir propre. Faisant des choses à ton corps pour leur plaisir, pas parce que c'est agréable pour toi, faisant souvent des choses délibérément pour te faire souffrir, puis enfonçant leur bite à l'intérieur de toi, avec ou sans capote, te laissant couverte de leurs fluides corporels. Il n'y a aucune d'intimité, aucune d'illusion d'intimité. Tu es simplement un ensemble de trous qu'ils vont mécaniquement palper et défoncer, un déversoir pour leur colère.

Ca n'a rien de personnel.

Pas pour eux en tout cas - l'acheteur, le proxénète, le pornographe - mais ça l'est pour toi. On ne peut pas faire plus personnel que ça. Quand tu dois fuir ton propre corps mentalement à cause de ce qu'ils lui font, c'est personnel. Quand tu es piégée ici dans la violence et la toxicomanie et l'absence de choix, c'est personnel. Quand tu te relèves quand ils en ont fini avec toi, claudiques jusqu'à la douche et te frottes à vif pour essayer de purger ton corps de leur contact et de leurs sarcasmes et moqueries et de leurs fluides corporels, c'est personnel. La maltraitance continue de vivre sur les enregistrements vidéos, ta souffrance et ton humiliation continuent de divertir. Tu es absolument seule : personne ne te voit vraiment, personne ne t'entend. Ils sont aveugles à ta souffrance, ferment les yeux à la réalité et tendent vers leur orgasme, ou alors parfois ils voient la souffrance et en jouissent quand même.

Arrêtons d'être dupes du langage de l'industrie du sexe et disons les choses telles qu'elles sont. La pornographie et la prostitution ne sont pas abstraites, saines, sécurisées, ne donnent pas de pouvoir aux femmes, et ne sont même pas des métiers, dans aucun usage acceptable du mot. Dans la pornographie et la prostitution, la seule liberté d'expression est celle des proxénètes et des pornographes et des mensonges qu'ils vendent. Les femmes ne sont pas libres et ne sont autorisées qu'à dire les mots du pornographe pour concourir à ton orgasme. Comme l'avait écrit Dworkin, depuis quand les vagins et les anus ont-ils une voix ? Arrêtons les conneries et pour un instant autorisons-nous à voir et écouter la réalité. Nous ne pouvons pas nous permettre d'être aveugles au fait que des femmes sont vendues et maltraitées tout autour de nous, chaque jour, quelque soit la ville où nous habitons. Nous commençons à voir certaines des conséquences logiques de tout ça, auxquelles les tabloïds répondent toujours dans une indignation choquée. Mais à moins que nous réglions le vrai problème, à moins que nous fassions face à cet angle mort : les femmes à vendre, toute indignation ou choc sera de la pure hypocrisie. Il est temps de relier les points.

dimanche 12 février 2012

L'opposition : les souteneurs de l'industrie du sexe mis à nu


Une personne anonyme m'a récemment laissé un adorable commentaire sur l'article "L'homme invisible", m'appelant (je cite) "une connasse de misandre" et disant "j'espère que tu vas crever". Une autre personne anonyme a commenté pour dire que les prostituées sont des pouffiasses et qu'en tant que telle je devrais me taire au lieu de me plaindre.

Voici donc, mesdames et messieurs, ce contre quoi se battent les survivantes de l'industrie du sexe.

Il est important pour moi de dire la réalité de l'extrême violence faite aux femmes de l'industrie du sexe. Quand j'étais prostituée c'était physique. Maintenant c'est verbal, mais tout de même douloureux.

Il ne te connaît même pas, mais il te hait et veut que tu meures. Trop familier pour moi, un scénario joué quotidiennement et brutalement contre les prostituées. Le fait que tu continues à survivre, que tu continues à avoir de l'esprit, est une insulte personnelle pour ces gens. Ça les fait enrager.

Argumenté ? Non. Jugement éclairé ? Peut-être pas. Abus verbal et agressivité à l'extrême.

Et moi ? Devrais-je être rendue muette par une telle violence, me ratatiner de honte face à ce que je suis et ce que j'ai vécu, leur donner ce qu'ils veulent et la fermer et mourir ? Ce que ces gens écrivent confirme tout ce que je sais être vrai sur les souteneurs de l'industrie du sexe. Ils ont un intérêt à ce que vous ne racontiez pas la vérité : cela les montrerait sous leur vrai jour. J'ai survécu à la torture physique, j'ai été muette pendant assez longtemps. C'est difficile d'avoir une voix quand tu as une bite fourrée dans la gorge. Je suis encore là et je vais donc continuer à faire ce que je fais : montrer la vérité et espérer que cela fasse une petite différence.

Si vous avez déjà pensé que les survivantes de l'industrie du sexe exagèrent en évoquant les degrés de violence et de haine vécus, peut-être que le fait que je rende publics ces commentaires va lutter un peu contre cette croyance. Si jamais j'avais eu besoin d'une preuve que les clients veulent faire souffrir les femmes qu'ils utilisent, alors je suppose que c'est ça. Directement depuis leur bouche.

Merci pour ça, anonyme.

mercredi 8 février 2012

Bon client, mauvais client ?

Les clients veulent qu'on leur masse l'ego, pas juste la bite. S'ils fantasment sur le pouvoir et la force et l'humiliation, ils veulent voir la peur et la honte dans tes yeux. S'ils fantasment d'être bons avec les femmes, ils veulent que tu dises que tu les aime, que tu parles avec eux. S'ils fantasment d'être bons amants, et bien... oh oui bébé, j'adore quand tu fais ça... hmmm, c'est tellement booon...tu es incroyable... oh, tu me fais mouiller...

Ou pas. Ca me faisait halluciner que les clients que j'ai rencontré puissent avoir été assez stupides pour croire que ce qu'ils me faisaient pouvait réellement donner un orgasme à qui que ce soit. Allô ! Il est peut-être temps de couper le porno et de se débarrasser de l'idée que me défoncer n'importe quel orifice avec n'importe quoi va me rendre extatique. Et puis, ça ne t'est jamais venu à l'idée de te laver les parties avant de me les fourrer dans la tronche ? Juste comme ça.

Parfois ils veulent être le bon gars, en dépit de toute évidence. Ils veulent se différencier du client moyen, ils ne veulent pas être mis dans le panier des inadaptés sexuels, des misogynes et des pervers. Je ne suis pas comme ça ! Les filles m'aiment parce que je les comprends, je leur parle. Les filles m'aiment parce que je suis un bon amant.

Conneries !

Qu'est-ce que tu veux, une putain de médaille parce que tu as choisi de ne pas être un sadique décomplexé aujourd'hui ? Donc tu ne m'as pas crié ni tapé dessus. Pas exactement de quoi devenir un saint. Peut-être que tu m'as demandé comment je vais, pourquoi je suis ici, en prétendant de t'intéresser (tu ne veux pas réellement le savoir), pour te sentir mieux. Cela démontre soit de la stupidité soit une ignorance volontaire de l'évidence, que tout ce que je vais dire dans ce contexte sera un mensonge pour ta commodité, pour apaiser ta conscience. La désobéissance et la répartie sont potentiellement mortelles pour une prostituée donc je dois dire ce que tu veux entendre. Alors je vais te dire que je suis là parce que j'adore le sexe, et j'aime te parler et j'aime être là, j'aime ta compagnie et ta bite, et je vais prétendre que je ne suis pas ici pour l'argent ou pour la drogue et à cause d'un enfer mental causé par les abus que j'ai subis par le passé. Et tu ignoreras les cicatrices d'auto-mutilations et l'odeur d'alcool, et tu repartiras en pensant que tu as peut-être même amélioré ma journée ! Wow, tu ne m'as pas tabassée - merci pour ça.

Si tu tu te sentais réellement concerné par mon bien-être, tu ne serais pas là, tu ne serais pas un client. Un peu de pseudo-gentillesse ne peut pas cacher ça.

Tu es quand même en train de payer pour mon corps, tu demandes quand même une performance, tu violes quand même mon espace, tu finances quand même le système qui me détruit, un mensonge à la fois. Qu'ils désirent consciemment ta souffrance ou qu'ils cherchent l'affirmation de leur technique sexuelle, les clients sont les gars avec l'argent, les gars qui prennent les décisions, ceux avec le pouvoir. Ils sont quand même là pour te baiser, pour t'utiliser, pour te dégrader. Ils demandent quand même que tu répondes de la façon qui les fait jouir, que ce soit par l'abjecte terreur quand ils te font mal, ou comme la gentille petite fille qui joue, oh, c'est si amusant ! Ils ne veulent pas que tu sois toi-même - c'est pour ça qu'ils payent plutôt que d'être avec une copine. Même la "girlfriend experience" consiste à acquiescer à tous leurs caprices. Ils te payent pour être moins qu'humaine, pour n'avoir aucun besoin ou désir par toi-même, pour être utilisée comme ils le veulent, pour réagir comme ils le veulent, pour dire ce qu'ils veulent, ton corps la toile blanche pour leurs fantasmes, même les plus extrêmes, les mots dans ta bouche, leurs mots pas les tiens. Si quelqu'un te parle avant de te baiser, ça ne réduit pas la violence.

L'omniprésence du porno légitime évidemment la façon de penser des clients. Cela leur enseigne que les femmes veulent se faire baiser de toutes les façons possibles, qu'importe à quel point ça peut avoir l'air extrême ou douloureux. Elle aimera ça au fond, usée et abusée et couverte de foutre, souriant pour la caméra.

Tu les hais, et ils t'utilisent, que ce soit plus ou moins brusquement, avec plus ou moins de mouvements et de paroles hardcore. Une situation perdant-perdant, une toile de mensonges faite pour masser leur ego, les faire éjaculer. Je peux dire honnêtement que ça n'a rien fait pour moi. Moins que ça, en fait. Ca a juste laissé un putain de tas de cicatrices émotionnelles qui guérissent bien plus lentement que les cicatrices physiques. Et un désir brûlant de mettre les choses à plat avec les clients. Ils doivent devenir honnêtes avec eux-mêmes. Il n'existe pas de bon client.

mardi 7 février 2012

L'homme invisible

L'élément manquant de tous les discours centrés sur l'industrie du sexe, c'est celui des hommes qui la font vivre : les clients. Le marché du sexe, c'est de l'offre et de la demande. Centrés uniquement sur les "droits" des femmes à se prostituer (ou faire du "travail du sexe", le mot "prostituée" n'est généralement pas utilisé par les soi-disant féministes "pro-sexe" qui se battent si courageusement pour le droit d'une femme à être abusée ; c'est un terme trop minable, trop négatif, trop réel), les hommes qui alimentent la demande sont hors de vue.

Sans clients il n'y aurait pas de prostituées. Évident peut-être, mais largement ignoré. Elle n'est pas là pour son propre plaisir égoïste à elle, elle est là pour lui, et pour son plaisir à lui. Les corps des femmes sont vendus et maltraités et vendus uniquement parce qu'il y a quelqu'un qui est prêt à payer pour les maltraiter. Enlevez la demande et vous enlevez le problème.

Alors pourquoi ne parle-t-on pas des hommes qui achètent des femmes ? Comment se fait-il qu'ils parviennent à rester dans l'ombre, le jugement moral étant à la place jeté sur les femmes qui sont prostituées, qui sont maltraitées ?

On donne aux clients ce privilège, cette intimité, parce qu'ils ont l'argent. Le client a toujours raison ! Ce qu'il veut, il obtient. Les clients sont des consommateurs, et ce qu'ils veulent c'est avoir accès aux corps des femmes, de les utiliser comme ils le souhaitent, sans répercussions. Ils veulent une baise sans conséquences, sans cas de conscience. Ou une branlette, dans le cas de la pornographie. Et mon gars, qu'est-ce qu'on leur en donne ! La société leur donne sa bénédiction.

L'industrie du sexe, les preneurs de l'argent des clients, les fabricants de leurs fantasmes, ré-étiquettent et ré-emballent ce qu'ils font pour que ce soit plus alléchant au client, plus "feel good". Au lieu de parler de corps de femmes à vendre, l'impératif financier, ils parlent de libération sexuelle, d'une expérience insouciante, sans conséquences, sans dégâts pour les femmes qui sont vendues. C'est elles qui sont sous les feux de la rampe. C'est une situation gagnant-gagnant, ces femmes veulent juste une bonne partie de baise et les hommes leur font une faveur en s'y pliant. Ces femmes adorent ça, et l'échange d'argent, loin d'être une chose négative avec des connotations de pouvoir, est vu comme la cerise sur le gâteau : non seulement elle baise à longueur de journée, autant de bites qu'elle pourrait en rêver dans tous les trous, mais en plus elle est payée pour ça !

La société a bu cette histoire comme du petit lait. Nous nous sommes courbés en avant pour eux. Le problème c'est que, si tu te courbes trop loin en avant tu as des risques de te faire enculer, ce qui est exactement ce qui s'est passé ici. On s'est fait baiser par l'industrie du sexe. Ou au moins, nous sommes complices. En tant que société, nous choisissons de ne pas remarquer ou questionner parce que ça nous arrange, nous vivons avec ce que nous sommes devenus en dissociant les choses, en rejetant volontairement la réflexion logique et cohérente. Tu te demandais pourquoi les gens sont si irritables quand tu questionnes l'utilité de la pornographie ? Ce n'a que peu, voire rien à voir avec l'utilité ou non de la pornographie. Cela a tout à voir avec eux-mêmes. On ne voudrait pas qu'un cas de conscience vienne atténuer le plaisir ! Et peut-être qu'à un certain niveau ils réalisent qu'il y a un problème avec les minces excuses qu'ils utilisent. On dirait que la responsabilité leur retomberait dessus, comme si ils pouvaient avoir quelque chose de plus à voir avec ça que le fait de simplement s'asseoir et regarder la télé ou le magazine, en se faisant plaisir. Vite ! Reportons l'attention sur les femmes dans la pornographie ! Elle aime ça, elle est payée pour ça, elle a choisi ça, et je la respecte pour ça. Pfiou ! L'attention est retournée sur elle, pas besoin de me regarder de plus près ou de changer mon comportement. Les "utilisateurs" de pornographie défendent leur droit à acheter des femmes sous prétexte d'aimer les femmes, respecter les femmes. L'ironie ! Ce qui explique le recours immédiat aux injures pour celles et ceux qui se demandent si la pornographie est vraiment si inoffensive : frigide, anti-sexe, jaloux/se, prude ! Je vais faire de toi le méchant pour éloigner l'attention de ce que je fais.

Les femmes sont achetées pour être utilisées pour une gratification sexuelle, quoi qu'il en coûte. Non pas que vous puissiez entendre ça formulé de cette façon, rien de si dégoûtant. Nous manquons de cohérence, en tant que société, dans notre logique. Quelques exemples de notre manque de réflexion engagée ? La pédo-pornographie est (à juste titre) illégale. Mais dès qu'elle atteint ses 18 ans ? Alors on la photographiera pour la catégorie "à peine légal" ou autre merde du même genre, toute pensée pour son bien-être s'étant magiquement évaporée à l'instant où le chiffre à changé.
Le viol est illégal, la maltraitance physique est illégale. Mais la pornographie mainstream est de plus en plus agressive, avec des crachats, des injures, des cheveux tirés, des femmes qui s'étouffent sur des bites et qui vomissent, des corps de femmes distendus, et leurs dégâts glorifiés et on en rit ("Déesse du trou béant !" etc.). Comment pouvons-nous punir un abus mais défendre l'autre ? Comment avons-nous pu être assez stupides pour croire qu'il n'y aurait pas de mélange des genres, pas de changement de mentalité envers les femmes en général, affectant les interactions avec les femmes dans la vie de tous les jours, causés par la consommation de porno hardcore ? Quelle naïveté ! Ou ignorance volontaire. Nous voulons pouvoir utiliser les femmes pour se branler dessus, donc nous ignorerons toutes les conséquences que cela aura au-delà du fait de devoir attraper les mouchoirs.

Et voilà l'exploit, la disparition des clients, l'absolution des hommes qui maltraitent les femmes de toute forme de culpabilité ou de responsabilité. Abracadraba ! Je vais faire disparaître le client et vous donner à la place la prostituée. Sa faute, son choix, son droit (!) à être là. Regardons-la plutôt que lui, ajoutons l'insulte à la blessure. Elle est baisée de toute façon, littéralement ; la blâmer un peu plus et lui mettre des mots dans la bouche ne lui fera pas de mal. Après tout, sa bouche a tellement d'usages.

Oublions-le, marmonnons quelque chose à propos des hommes ayant besoin d'un exutoire sexuel constant et d'une stimulation visuelle, à propos des mecs étant des mecs, à propos de fantasmes inoffensifs et de s'amuser un peu. Ces femmes merveilleuses qui se nomment "féministes pro-sexe" commencent, à la place, à déclamer des conneries sur le droit des femmes à "prendre le pouvoir" en tant que "travailleuses du sexe" et à "utiliser leur sexualité". Comme si elles savaient quoi que ce soit à propos de ce pour quoi elles se battent ! Ne te bats pas pour mon "droit" à être abusée, ma soeur. Elles ont gobé le langage aseptisé, peut-être sur la même longueur d'onde que le "visage" hautement publicisé de l'industrie du sexe : quelques très rares femmes disant qu'elles aiment ça et qu'il n'y a rien de mal à ça et à quel point c'est libérateur de se faire baiser autant. "J'aime juste le sexe, je suis vraiment cochonne, et je suis fière de mon corps". C'est encore d'elles qu'on parle à nouveau, la femme à nouveau ; pas de mention de l'audience pour laquelle elles performent, les hommes derrière la caméra, les dynamiques de pouvoir, juste une réaffirmation qu'elles veulent se faire baiser.

Ils oublient, ces gens, ces féministes "pro-sexe", que les femmes qui sont encore dans l'industrie ne sont pas libres de dire la vérité. Et qu'en fait, les femmes qui agissent comme le visage des relations publiques du lobby du sexe sont grassement payées pour le faire. Tu ne peux en aucun cas être pro-sexe et et pro-prostitution et pornographie. En faire une transaction commerciale éradique la possibilité d'une sexualité agréable puisque cela amène les relations de pouvoir dans l'équation et élimine ainsi la liberté et la vérité.

Ces soi-disant féministes détournent les yeux des rangs des détruites, des vendues, des désespérées, des femmes qui constituent 98% des prostituées. En fait, ils ne font pas que nous ignorer : ils nous calomnient, disant que nous exagérons, que la majorité des femmes aiment ça, ils désignent les sourires sur les visages des femmes dans la pornographie comme si cela voulait dire quelque chose. Ils ne se connectent pas avec la réalité de ce que c'est d'être prostituée. Ils ne peuvent pas nous regarder dans les yeux, mais ils jugent tout de même que nous sommes dans l'erreur et malhonnêtes à propos de nos expériences. Ils nous invalident sans réfléchir. Tu te trompes ! Tu aimais ça !

Vraiment amusant, ils disent la même chose que les clients. En fait, plutôt que l'étiquette "féministe pro-sexe" nous devrions peut-être utiliser "misogyne ami des proxénètes et des clients". Ou "artiste de la connerie", comme je l'avais écrit dans un post précédent.

Ce qu'ils ont totalement ignoré, et ce que la société en général ignore dans ses bêlements quotidiens des phrases de l'industrie pro-sexe, c'est que là-dehors, faisant leurs petites affaires tranquillement sans se questionner, achetant et utilisant des femmes, tout autour de nous, il y a les clients. Nous regardons les choses depuis une mauvaise perspective. Demandez à une femme qui est contrainte par les finances, par la toxicomanie, par la santé mentale ou par la violence, pourquoi elle se prostitue, et elle vous dira un mensonge, non pas parce que c'est une personne mauvaise mais parce qu'elle le doit, pour survivre. C'est sa protection. Elle vous dira ce que vous voulez entendre. Alors si vous voulez entendre que les prostituées, et les pornstars (ce qui est en fait la même chose) adorent ce qu'elles font, c'est ce qu'on vous dira. En vous rassurant avec un sourire : tout ça fait partie du job.

Si vous voulez vraiment savoir pourquoi elle est là, demandez aux clients. C'est eux, la raison. Les choses qu'elle fait, les actes sexuels qu'elle performe, sont pour eux, pas pour elle. Le truc, c'est que les clients ont un petit problème avec l'honnêteté. Et la franchise. Ils souhaitent rester sans visage. La femme dans la pornographie n'a pas un tel luxe, ouverte pour votre délectation et votre ravissement, un sourire figé en place pour encourager votre orgasme. Mais il se cache dans l'ombre d'un millier d'excuses offertes en son nom pour son comportement. Restez concentrés sur elle, et vous protégez ses abuseurs, les clients. Et ils sont des abuseurs - il n'existe pas une chose telle qu'un bon client. Il est temps que nous arrêtions de défendre les mauvaises personnes, d'excuser l'inexcusable, et que nous déplacions le projecteur sur les clients. Je ne peux pas imaginer un meilleur moyen de tuer la demande. Ses fantasmes dégoûtants, pervers, montrés comme étant les siens à lui, et pas mis dans sa bouche comme quelque chose qu'elle veut, et sur lequel on se branle. D'ici là, nous avons une situation de l'ordre de l'homme invisible.

jeudi 2 février 2012

Avoir un proxénète ? L'enfer

L'enfer peut devenir une habitude. La bataille quotidienne pour la survie. Des petites victoires prises ici et là. La perspective se déforme. L'inacceptable arrive tout le temps - il faut t'en remettre. Ça va être horrible, mais la question est, à quel point ? La peur est une constante. Tu sais que tu peux à tout moment mourir ici, être tuée ici, mais il n'y a pas d'échappatoire. L'esprit s'adapte. Le corps s'adapte. Les deux travaillent à s'éloigner de toi le plus possible. Il y a l'alcool aussi, et les drogues, quand tu peux en avoir.

Tu es reconnaissante quand ils ne te font pas trop souffrir. Dieu merci ! Une gratitude pathétique parce qu'ils ne se sont pas montrés plus sadiques qu'ils ne le sont. La bonté et la gentillesse et la compassion sont si complètement absentes que le fait d'être maltraitée, mais moins sévèrement, ressemble à un cadeau. Tu te hais dans ton impuissance.

La normalité ? Concentrée sur la survie, tu oublies. Tu vis comme un animal, juste pour t'en tirer. À fouiller les poubelles pour trouver de la nourriture. Rampant quand tu ne peux pas marcher, à genoux quand ils t'y forcent. Tu es prise, encagée, piégée. Tu cesses de parler. Impossible de faire confiance à ces gens ! Sa main va-t-elle te caresser ou te frapper ? Ses mots vont-ils te bercer ou te blesser ? S'il offre quelque chose de gentil, tu attends qu'il t'attrape. Il va le reprendre, en riant peut-être, se moquant de toi parce que tu as montré ton désespoir, ou peut-être qu'il te laissera le prendre. Et se mettra en colère après. Ou peut-être pas.

Tu ne peux t'accrocher à rien de solide, tu ne peux croire en rien excepté la certitude qu'aujourd'hui tu vas souffrir. Tu es en vie uniquement parce que ton corps leur est utile. Il a une valeur, non pas parce qu'il est bon ou qu'il a une valeur intrinsèque. Il a une valeur financière, et cette valeur vient de son utilisation comme poupée à baiser.

On te possède. Ce corps n'est plus le tien : tu n'as pas droit de parole sur ce qui lui arrive. Tu veux te détacher entièrement, tu en viens à détester ce corps pour ce qu'ils lui ont fait, couvert de leurs fluides, de leurs odeurs, faible et douloureux, gelé et incapable, mais tu ne peux pas, parce que te laisser aller entièrement signifierait mourir, et tu ne veux pas ça non plus. Enfin, parfois peut-être mais tu as peur, parce que tu sais que tu es mauvaise, ils te disent que tu es mauvaise, et tu as peur du démon.

Terrifiée par tout : être seule avec ta tête ; être avec des gens, à cause de ce qu'ils te font. Peur de mourir ici comme ça ; peur de continuer comme ça. Peur du noir et de ce qui s'y cache, mais peur de la lumière, de voir ce que tu es devenue.

Seule, seule, seule. Avec nulle part où aller.

Ici en guérison, cet enfer passé ne s'est pas simplement envolé. Tu peux être sortie de l'enfer que c'était mais être toujours en enfer, mentalement. L'expérience d'être torturée, physiquement et mentalement, n'est pas quelque chose que tu peux dissiper en secouant la tête ou en claquant des doigts. J'étais jeune quand ça a commencé, alors je n'ai aucun autre cadre de référence. Je lutte avec le syndrome de stress post-traumatique, les cauchemars, les dissociations... une montagne à escalader. Un progrès lent, lent, intégrer, comprendre, ressentir, accepter, faire face. Tellement frustrant !

J'ai appris à survivre, mais maintenant j'essaie d'apprendre à vivre. Et c'est quelque chose d'entièrement différent.

mardi 10 janvier 2012

Comment baiser comme une pute (oups, je veux dire "star de porno")

Juste quelques astuces que j'ai apprises sur le tas, de mon expérience d'avoir été utilisée dans la pornographie quand on me prostituait, et d'un peu de recherche sur l'expérience d'autres survivantes de la pornographie et de la prostitution.
Oh oui et, P.S., la pornographie c'est de la prostitution, en dépit de la ligne arbitraire que la société choisit de tracer entre les deux : quelqu'un, que ce soit la femme, son proxénète ou son agent, est payé en échange de l'utilisation de son corps à elle.
Donc les acheteurs de pornographie sont des clients de prostitution, ils gardent juste un pas de recul, même s'ils n'aimeraient pas être appelés ainsi. Vraiment étrange, une telle sensibilité aux mots, étant donné ceux qu'ils utilisent à propos des femmes dans la pornographie qu'ils achètent.

Bref.


Alors, vous êtes curieux de savoir comment baiser (définitivement pas faire l'amour) comme une "star de porno" (pute) ? Quelques indices utiles :

- Néglige ton corps et sa souffrance. Souviens-toi : il ne s'agit pas de toi, il s'agit des clients et de ce qu'ils veulent voir, des hommes qui te baisent et ce qu'ils veulent faire, et des hommes derrière la caméra et combien d'argent ils veulent se faire. Ton corps est seulement un véhicule pour les frissons sexuels des autres, qu'importe à quel point c'est douloureux ou pervers. Comme le disait "Buttman" John Stagliano, "le plaisir et la souffrance c'est la même chose, non ?" (1). Je suppose que c'est ce qu'on appelle jeter l'empathie par la fenêtre.

- Attends-toi à être humiliée. La plupart du plaisir que les acheteurs prennent vient du fait de te voir dégradée, que ce soit par une éjaculation faciale, ce qu'ils te disent (salope ! putain ! chienne ! dis que t'es une chienne), ou quand ils te giflent ou te crachent dessus ou te font des trucs merveilleux comme du ass-to-mouth ou pire. Ces trucs que les reluqueurs pro-porno disent parfois, à propos de respecter les femmes qui sont dans la pornographie parce qu'elles choisissent de le faire ? Des conneries. Ils ne te respectent pas le moins du monde et les mecs qui te besognent dessus non plus.

- Vois-toi depuis une perspective extérieure : une perspective de pornographe, une perspective de client. C'est pour ça que tu es là. Leur attention est largement focalisée entre tes jambes, d'où les zooms. Oh oui, et tes seins et ta bouche ont leur utilité aussi. C'est là que se situe ta valeur : dans ta disponibilité pour être utilisée. Tu penses qu'ils s'inquiètent de ce que ça te fait, si tu souffres ? Il n'y a pas de place pour la considération quand la caméra tourne et que les clients attendent, en trinquant sur des agressions comme une façon "d'être quittes" avec les femmes qu'ils ne peuvent pas avoir dans leur vie.

- Pénétration, pénétration, pénétration. C'est tout. Si ça peut être fait, quelqu'un voudra le voir, qu'importe à quel point c'est extrême. Vaginale, anale, orale... Maintenant la pénétration anale est devenue courante, la pression est de mise pour la prochaine innovation, et ton corps est sur le point d'être testé jusqu'à ses limites, pas très excitant mais risqué et douloureux, vie et mort. Comme l'avait dit un réalisateur de porno, Mitchell Spinelli, "Les gens en veulent plus. Ils veulent savoir combien de bites tu peux fourrer dans un cul... C'est comme "Fear Factor rencontre Jackass". Rendre ça plus hard, plus obscène, plus impitoyable." (2)
L'endurance est la qualité numéro 1 dont tu auras besoin ici : il ne s'agit pas d'aimer le sexe et d'être fière de ton corps comme ils te le disent dans les magazines. Tu penses que ce sera une expérience sexuelle excitante ? Réfléchis bien. On parle de baise brutale et prolongée, de toutes les façons possibles en risquant les déchirures, d'être tellement contusionnée que s'asseoir te fait mal, et chier du sang après. Et ils utiliseront n'importe quoi, pas juste leur bite : des objets ou des poings, tout ce qu'ils pourront forcer à te rentrer dedans. Tu es un ensemble de trous pour eux, de l'argent pour eux, plus l'acte sera extrême plus d'argent se feront. Difficile de voir l'humain quand on a des symboles de dollars devant les yeux.

- Sois préparée à remercier les hommes qui abusent de toi, à leur demander de te faire encore plus mal, de te baiser plus fort. L'agression physique n'est pas suffisante : ils exigent de savoir, pour le bénéfice du mec en train de se branler chez lui, pour qu'il jouisse, que ça te plaît. On la traite épouvantablement, et cette petite salope n'en a jamais assez ! Ou certaines audiences veulent savoir que tu souffres, alors sois prête à pleurer. Tu ne seras peut-être pas capable de t'en empêcher, de toute façon, ne t'en veux pas pour ça, tu ne sais pas à quoi tu vas te mesurer, ce face à quoi la résolution la plus forte n'est d'aucune aide. Ils ont un moyen de te briser, de t'humilier, de te faire souffrir jusqu'à ce que tes larmes coulent. Et n'oublie pas de dire merci comme une bonne fille quand ils ont fini, et de bien présenter à la caméra : ils veulent voir ces dégâts !

- Laisse de côté toute notion de choix, d'empowerment ou de contrôle. Tu feras ce qu'ils disent, pour éviter encore plus de violence hors caméra. L'obéissance est exigée : ils ont le pouvoir, ton corps est leur terrain de jeu, pour y faire ce qu'ils veulent. Qu'importe à quel point ils te traitent agressivement quand la caméra tourne, sache que ça peut être, et que ça sera, bien pire quand la elle sera éteinte.

- Et finalement, prends et utilise tout ce sur quoi tu pourras mettre la main pour t'engourdir, pour réduire la douleur, mentale et physique. Ce qui va arriver arrivera avec ou sans ton consentement, que tu luttes ou non, qu'ils aient à te frapper ou à te menacer d'abord ou non. Ton corps est là, et il va être gravement maltraité. Le mieux que tu puisses faire est de t'éloigner le plus possible, quoi qu'il en coûte. Alcool, drogues, dissociation. C'est ça, je crains que ce soit ta seule arme : tu es toute seule là-bas.

Ne confondez pas avec la réalité les mensonges disant des femmes dans la pornographie qu'elles ont du pouvoir et qu'elles sont respectées, qu'elles sont des "stars", que c'est un job glamour et excitant, ou tout ce qui parle de profiter du sexe, de libérer le sexe. La pornographie n'est qu'une question d'argent et de pouvoir. Les corps des femmes sont les moyens pour une fin, c'est à dire quelqu'un qui a du pouvoir sur une femme qui devient riche en la vendant, en vendant des images de sa maltraitance, et quelqu'un qui jouit là-dessus. Peut-être que s'ils en savaient un peu plus sur la réalité, les gens seraient moins enthousiastes à l'idée de "baiser comme des stars du porno", ou d'émuler la dynamique de l'abuseur et de l'abusée que nous appelons pornographie.

(1) Getting Off: Pornography and the End of Masculinity, R Jensen, Southend Press, 2007, p117
(2) Ibid, p70

mercredi 4 janvier 2012

Sur les mots en faveur de la prostitution, et autres folies

Je suis tombée sur un argument mis en avant par un membre du Parlement français dans le débat à propos de l'adoption ou non d'un modèle suédois pour la prostitution, visant les clients plutôt que les prostituées. Il ne voyait pas le problème avec la prostitution. Il a dit : la prostitution est le plus vieux métier du monde. S'il n'y avait pas l'exutoire sûr et légal qu'est la prostitution, il y aurait plus d'agressions sexuelles. La prostitution devrait être régulée, pas rendue illégale.

Un examen approfondi montre que cet argument est fallacieux sous tous ses aspects. Prenez le commentaire sur le "plus vieux métier du monde" par exemple. Cela implique que la prostitution est un système bien-fondé simplement en vertu de son historicité. Il y a toujours eu des femmes qui se sont fait baiser pour de l'argent donc tout va bien. Le bear baiting (voir ici) et les combats de gladiateurs sont aussi historiques mais je suis sûre que personne n'irait proposer de les légaliser en utilisant cet argument. La pensée moderne a généralement reconnu beaucoup de pratiques d'antan comme barbares et cruelles, et à raison. Alors nous devrions éliminer ce mode de pensée du "vieux = bon". De toute façon, je ne suis pas sûre qu'être abusée verbalement, physiquement et sexuellement puisse être classé comme une profession.

Cette idée de "plus vieux métier" a aussi l'odeur de l'inévitable : la prostitution a toujours existé, existe et existera toujours. Ceci est tout simplement faux. Il n'y a rien d'inévitable dans la prostitution. La façon dont fonctionne notre société, les "normes" qu'elle accepte et perpétue, sont des constructions sociales. L'industrie du sexe cherche à naturaliser les inégalités entre les sexes pour raffermir sa prise, pour dire c'est ainsi que sont les hommes (ils ont constamment besoin d'un exutoire sexuel), c'est ainsi que sont les femmes (capables de se faire de l'argent en fournissant ce "service"). Une fois que nous voyons quelque chose comme normal ou inévitable, nous cessons de questionner son existence ou sa moralité - c'est ce que l'industrie du sexe attend de nous. Même si on voulait argumenter que la prostitution est inévitable, est-ce que cela nous enlèverait la responsabilité d'essayer de changer cela, d'essayer de l'arrêter, une fois que nous avons reconnu que c'était profondément néfaste ? On peut arguer que les violences conjugales ne seront jamais complètement éradiquées, mais cela signifie-t-il que nous devrions arrêter d'essayer, les décriminaliser, et fermer les refuges ?

Ensuite l'argument de la prostitution qui protégerait des agressions sexuelles, une sorte de valve de sécurité si vous voulez, pour l'homme qui est désespéré. Dire que la prostitution est acceptable parce qu'elle empêche des abus plus sérieux, c'est offrir un groupe de gens - ici les prostituées - et dire, laissons-les être les victimes ici, offrons leur sang à la bête pour que le reste d'entre nous, le groupe social majoritaire, soyons sauvés. C'est créer une sous-classe et justifier leur maltraitance pour protéger ceux qui ont des droits. On leur déniera leur sécurité, leurs droits humains, pour assurer les nôtres. Mieux vaut que ce soient elles que nous !

Cet argument implique que les violeurs et les coupables d'agressions sexuelles ne sont en quelque sorte pas responsables de leurs actions. Ils vont faire du mal à des gens, c'est un fait, alors autant qu'ils fassent souffrir cette femme-là plutôt que cette femme ici qui est socialement acceptable. Souhaitons-nous réellement dire que les actions des gens sont prédestinées, inévitables ? N'est-ce pas les approuver ? Qu'est-il arrivé au libre arbitre ? Et à la responsabilité personnelle ? Si je te frappe, c'est parce que je l'ai décidé. Mon bras n'a pas une force vitale de lui-même. De même si une personne en viole une autre, c'est une décision aussi. À la fin, l'homme qui viole prend une décision. Il n'est pas à la merci de son pénis ! L'homme qui agresse sexuellement prend une décision. Tout comme l'homme qui tabasse. Le système pénal tout entier est basé sur cette compréhension du fait que l'individu est responsable de ses actions.

Si un homme agresse sexuellement quelqu'un, il doit être puni. La loi existe pour nous protéger. Nous ne pouvons pas lui offrir des excuses, dire qu'il n'a pas pu s'en empêcher, et classifier la maltraitance comme acceptable à cause de l'échange d'argent. La pornographie ajoute encore à la naturalisation de ce mode de pensée : "les hommes sont des hommes" et sont fondamentalement différents des femmes, ont besoin de plein de partenaires sexuelles, de stimulation visuelle et d'un exutoire sexuel constamment disponible, que ce soit en utilisant des femmes dans la pornographie ou des femmes en personne, qu'elles soient des prostituées ou des partenaires.

Cet argument implique également que les clients sont des violeurs et des agresseurs sexuels. Si c'est le cas, si on reconnaît que le portrait du client moyen fait dans Pretty Woman était juste un brin optimiste, pourquoi devrions nous attendre de la prostituée qu'elle ait à faire à lui, et ensuite dire, c'est son choix, son problème ? Cet argument fait des prostituées un "mal nécessaire" comme exutoire pour les désirs sexuels frustrés de pervers violents.

Puis nous avons l'idée de la régulation de la prostitution. Dire que nous devrions légaliser la prostitution et la réguler, c'est sous-entendre qu'il existe une chose telle que la sécurité pour une prostituée. C'est dire, si on te met dans une jolie chambre avec un adorable couvre-lit, tu peux te faire baiser sans problème : rien de mal ne pourra t'arriver. En réalité, tu peux changer le décor mais tu ne peux pas changer la nature de l'acte. La prostitution est une histoire de pouvoir : le client a le pouvoir parce qu'il a l'argent et il a la force physique de son côté. La prostituée est l'objet de ses fantaisies, sa poupée gonflable à utiliser et maltraiter comme il veut. La nature même de l'acte est agressive.

Il n'existe pas de prostitution sûre, où qu'elle puisse prendre place. Au final il y aura toujours une inégalité, une femme nue et vulnérable et un homme (ou peut-être plus d'un, ça dépend), sa présence même étant au service de son plaisir sexuel, quoi qu'il en coûte. Et la sécurité implique des limites, des frontières, et un soutien. Où sont les limites quand un client baise une prostituée ? Quand il retire le préservatif quand il est derrière elle, même sur un joli couvre-lit, où est son soutien ? Est-ce qu'avoir une jolie réceptionniste ou quelqu'un à la porte l'aide quand elle est seule avec lui et qu'il fait ce qu'il veut ? Ou quand il la baise plus fort parce que ça lui fait mal, s'enfonce plus loin dans sa gorge pour la voir avoir des haut-le-coeur ? Il peut tout aussi facilement la violer, tout aussi facilement lui faire mal, dans une jolie chambre avec un joli couvre-lit, tout aussi facilement que dans un coin de rue. Cela offre simplement un vernis de respectabilité à l'acheteur, et au proxénète. La prostituée n'en est pas mieux lotie. Elle aura toujours le fardeau d'avaler ce qu'il lui a fait, de ne rien dire, sa honte à elle et pas à lui, sa faute à elle d'avoir été là. Les mots qu'il chuchote dans son oreille, lui disant toutes les choses perverses qu'il veut lui faire, ne seront pas différentes pour la femme. Elle est là pour son plaisir, sa gratification sexuelle, quoi que cela signifie. Point final.

Dans le contexte de la prostitution légalisée, le proxénète devient un businessman, l'acheteur un client. Tout le monde respire tranquillement, sans aucun scrupule, parce que les préjudices sont devenus invisibles. Les dommages faits aux prostituées deviennent invisibles parce que le langage avec lequel en parler a disparu. Nous utilisons déjà bien assez peu de vocabulaire réaliste pour débattre de la prostitution. La discussion tend vers le néant, étant limitée à des concepts abstraits de libération, empowerment et choix. Revenez à la réalité !

Les demandes de légalisation de la prostitution et de sa régulation sont purement dans l'intérêt des proxénètes et des clients. 68% des femmes dans la prostitution souffrent de Syndrome de Stress Post Traumatique, au même taux que les victimes de torture et les vétérans de guerre (voir www.object.org.uk). Réguler la prostitution n'est pas la réponse. Lever les mains en l'air et dire que c'est inévitable n'est pas la réponse. Eduquer les gens sur les réalités de la prostitution, en abandonnant les bêlements insensés et aseptisés sur le choix, la libération, l'empowerment pour les femmes, et en offrant de vrais choix aux femmes qui se retrouvent dans des situations désespérées, c'est cela dont on a besoin. Tant que les femmes ne connaîtront pas les réalités de la prostitution, elles continueront à y être vulnérables. Tant que les femmes ne voient pas d'autres options quand elles font face à des problèmes de santé mentale, de pauvreté et d'addictions, elles continueront à être vulnérables. Et tant que les femmes ne reconnaîtront pas la nature personnelle de la prostitution dans toute sa gloire - sperme et peur et agression et douleur et humiliation, cicatrices physiques et mentales, clients qui ne ressemblent en rien à Richard Gere - beaucoup continueront de se battre pour le droit des femmes à continuer à être maltraitées et à subir du tort dans la prostitution.

Ne vous battez pas pour cela en mon nom. Sachez la vérité : vous vous battez pour les droits des proxénètes et des clients. C'est de la pure folie.

mardi 3 janvier 2012

Pretty woman ?

J'ai récemment redécouvert ce texte, que j'avais écrit il y a un moment. Une lettre de rappel de la gratitude d'être sortie de l'industrie du sexe et en guérison de ma toxicomanie...

Avance rapide d'un an et je suis sortie, debout éveillée et loin de mon partenaire. Enfin, loin, au moins ; je ne peux pas dire que je me sois relevée. En réalité je continue à jouer le jeu, bien que ce soit dans un autre environnement, entourée d'autres personnes, à un autre moment. Je ne suis plus l'objet de sa violence, des punitions qu'il distribuait, je ne suis plus forcée à performer pour ses amis, à payer pour l'alcool et les drogues qu'il utilise, mais je suis toujours piégée. Ma jambe a été prise dans le piège et elle n'en ressort pas. J'ai toujours ma propre petite habitude à laquelle je dois subvenir, les drogues et l'alcool, les drogues ont un prix et ce prix c'est moi. Je suis trop foutue avec les hommes, trop foutue avec les drogues et l'alcool et les répétitions de la violence passée pour pouvoir trouver un job normal. Je me sens merdique et sans valeur, et donc je me retrouve à me tourner vers la seule industrie où tout ça est plus ou moins un pré-requis pour travailler. Je suis devenue une prostituée, une pute, une travailleuse du sexe ; le nom varie mais le travail est le même. Je me dis que je peux fermer mon esprit, que ça ne m'arrive pas vraiment, j'ai un faux nom pour le travail, ce n'est que jouer la comédie à nouveau, rien qu'un autre rôle, ça ne m'affectera pas, ces connards ne m'atteindront pas. Je passe mon temps à me dire que si je me le répète assez, ça deviendra peut-être vrai.

Je travaille dans un salon de massage, je vois jusqu'à 8 hommes par jour. Parfois il y a tout juste le temps de descendre à la salle de bain exiguë et s'éponger, mettre un peu de gloss, boire un peu de vodka et ensuite il faut remonter pour le prochain acheteur. C'est vraiment incroyable pour moi d'en être arrivée là, que ma vie en soit arrivée là, moi qui avais le monde à mes pieds, qui étais major de promo, qui pouvais être n'importe qui, n'importe quoi, aller n'importe où. Comment en suis-je arrivée ici, à vendre mon corps à 45£ la passe, avec des hommes à qui je n'accepterais normalement même pas de dire l'heure, pour qu'ils éjaculent sur mes seins ou sur mon visage (ils disent qu'ils ont mal visé) ?

Ca ne devrait pas me surprendre, pas après tout ce qui s'est passé avec mon partenaire, pas avec l'addiction et les problèmes de santé mentale auxquels j'ai du faire face, mais ça me surprend quand même. J'avais une longue chute à faire. Oh comme les puissants sont tombés ! C'est plutôt ironique aussi que je sois en train de me vendre comme ça à ce moment là, quand je suis en train de perdre mon apparence à cause de l'alcool et des drogues. J'ai cet aspect bouffi, pâle avec les joues rouges qu'ont tous les alcooliques d'une certaine ferveur. Je suis plus grosse que je ne l'ai jamais été et pourtant des hommes me paient pour du sexe. Ca me rend presque joyeuse, d'une manière amère et perverse, mon ex me disait toujours que personne ne serait attiré par moi si je me laissais aller, on ne voudrait pas que tu deviennes encore plus une grosse vache que tu ne l'es déjà, n'est-ce pas ? Je lui ai prouvé le contraire.

Ou peut-être pas. Les hommes qui viennent ici ne sont pas exactement Richard Gere. Ce n'est pas comme si ils avaient le choix entre les femmes. La plupart sont vieux, la plupart sont des enfoirés de bâtards immondes, la plupart haïssent les femmes parce qu'elles les rejettent et ils ont des objectifs à atteindre. Ceux-là sont les pires. Ils agissent comme des sadiques, ils me font mal volontairement, pour s'exciter. Je ne réponds pas, j'ai mal mais je ne réagis pas, et ils détestent ça et ils me font encore plus mal. J'avais résolu après mon ex de ne jamais montrer à un homme qu'il me faisait souffrir, lui et ses potes faisaient des trucs exprès pour me faire pleurer. La honte que je ressens en pleurant devant eux, en leur donnant ce plaisir (mes larmes les faisaient rire) reste avec moi. La honte et les cicatrices sont restées avec moi.

J'ai des cicatrices sur tout le corps, le dos de mes jambes, mes cuisses, mon ventre, mes fesses. Il m'a plusieurs fois blessée avec des tessons de verre, il me battait fréquemment et sévèrement, parfois avec une ceinture. Chaque fois que je prends une douche, chaque fois que je me regarde, elles sont là, c'est comme s'il était toujours là alors que je suis partie loin de lui, il a laissé ses traces sur moi, le sang et le sperme ont peut être été lavés mais le sentiment de saleté reste, parfois j'ai l'impression que les cicatrices me brûlent, un signe que sa présence malveillante ne sortira jamais de ma vie. Les acheteurs s'en foutent, leur regard est fixé : seins, trous, c'est tout ce qui les intéresse.

J'ai des flashbacks, j'ai des nausées et je tremble quand ça m'arrive, j'ai l'impression d'être de retour là-bas avec mon ex, ma poitrine et ma gorge se compriment et j'ai l'impression de ne plus pouvoir respirer, je suis étouffée, étranglée, on me vide de ma vie. Parfois, je m'évanouissais quand ça arrivait pour de vrai. J'ai encore les ressentis. J'ai l'impression de devenir folle. Je dors avec la lumière allumée. L'alcool m'assomme, j'en suis à un litre et demi de vodka par jour plus des extras, mais je me réveille la nuit, les draps du lit trempés de sueur, le coeur battant violemment à toute vitesse. J'entends des voix, la voix de mon ex et les voix des autres hommes qui m'ont utilisée, elles sont si réelles que j'ai du mal à croire qu'il n'y a personne ici. Je m'asseois par terre à côté des toilettes, tremblant et vomissant mes tripes.

Parfois je demande à Dieu de me sortir de là, je l'implore, je tombe à genoux et dis, hey Dieu, si tu es vraiment là haut, s'il te plaît aide-moi à me sortir de cette merde. Je marchande et je fais des promesses, aide-moi à arrêter de boire, à me remettre à l'endroit et je ferai tout ce que tu veux Dieu, n'importe quoi, mais s'il te plaît aide-moi. Face à un silence assourdissant, je suppose que Dieu me déteste, ce qui me paraît cohérent : j'ai l'impression d'être l'antéchrist.

dimanche 1 janvier 2012

À propos de choix : cages invisibles et pièges langagiers

Ca semble si simple quand ils le disent, si raisonnable. S'il la frappe, elle devrait le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est son choix et son problème. Si elle n'aimait pas ce qu'ils lui font dans la pornographie, elle ne sourirait pas et ne dirait pas baise moi plus fort, et elle ne choisirait pas d'en faire partie. Si elle ne se faisait pas plein d'argent dans la prostitution (escort et lapdance inclus, c'est la même chose), elle ne choisirait pas d'en faire partie.

Choix.

Le voilà, ce petit mot, si petit et apparemment innofensif. Un mot librement crié sur les toits, sans tenir compte de la maltraitance des femmes. Quel coup pour les femmes qui sont vendues, piégées dans la violence !
Ce petit mot, "choix", est la clé pour que la société puisse se laver les mains de toute responsabilité, de toute empathie, de toute tentative de s'intéresser ou de comprendre les femmes qui vivent une demi vie.

On aime le mot "choix" ici en Occident. On s'accroche tellement fort à nos choix et nos libertés, nos droits. Nous oublions qu'avec les droits viennent les responsabilités. La liberté est une belle chose, tout comme le choix. Mais nous oublions que certains choix sont moins libres que d'autres, que certains choix faits librement nous limitent ensuite nous ainsi que nos futurs choix, nous piègent et finissent par détruire notre liberté.

Ces choses sont rarement aussi simples qu'elles en ont l'air. Supposer qu'elles le sont et que nous comprenons les femmes dans des situations complexes, généralement sans prendre le temps de les connaître, de leur demander, de les comprendre, c'est leur rendre un très mauvais service. C'est poser un jugement, sous-entendre qu'elles sont stupides, les blâmer et leur attribuer la faute, à ces femmes qui sont coincées dans le système, les jambes prises dans le piège.

Si nous disons qu'une femme qui reste dans une relation violente devrait simplement partir, nous impliquons qu'elle le peut, qu'elle a la liberté de faire ce choix autant qu'un autre choix parmi des choix variés. C'est ignorer, ou écarter consciemment, les autres facteurs qui sont en jeu ici : l'instabilité financière, le problème de l'endroit où elle va aller, si elle a quelqu'un qui lui offre un soutien émotionnel et matériel, sa santé mentale... Les femmes qui subissent une situation traumatisante, telles qu'une femme battue ou une femme dans la prostitution ou la pornographie, seront traumatisées. C'est peut-être évident, mais c'est largement ignoré. C'est rarement quelque chose qu'on voit pris en compte dans les conversations autour de la maltraitance des femmes. Devrions-nous châtier les personnes traumatisées parce qu'elles n'ont pas les pensées assez claires ?

Quand ton estime de toi t'est arrachée jour après jour par ce que ton partenaire te dit, par ce qu'il te fait, tu sens que tu ne peux plus continuer comme ça, que tu ne peux pas t'en sortir toute seule. Il te traite comme de la merde et te dit que tu es une merde et que tu le mérites, et tu entends les voix de complets étrangers en choeur avec lui, disant que tu dois aimer ça sans quoi tu ne retournerais pas près de lui. Ou alors ils ne te croient pas : il est si gentil ! Vu de l'extérieur en tout cas. Tu t'en prends à toi même, résultat de l'humiliation et de la souffrance, tu t'éloignes des gens, et à mesure que tu t'estompes il prend de plus en plus de place. Les gens extérieurs voient ce qu'ils veulent et te jugent toi - tu n'es plus aussi sociable maintenant, maintenant que tu sais ce que les gens peuvent te faire, ce qu'ils pensent de toi. Ton manque de confiance, qui est une conséquence directe de la maltraitance, joue maintenant contre toi, te discrédite encore plus. Tu deviens invisible.

Face à la maltraitance, peut-être que tu as bu un peu plus ou que tu as utilisé des drogues pour éloigner la souffrance, n'importe quoi qui puisse aider. Un choix ? Peut-être au début, mais ensuite tu ne pouvais plus t'arrêter. Jusqu'à 95% des femmes dans la prostitution sont des utilisatrices problématiques de drogues (voir www.object.org.uk pour les statistiques). Les deux choses vont main dans la main, l'auto-maltraitance et la maltraitance, et le besoin d'argent t'y piège. 74% des femmes citent la pauvreté comme la motivation principale pour entrer dans la prostitution. Les femmes qui subissent des violences conjugales peuvent se retrouver piégées par les problèmes financiers, et sans domicile si elles partent.

J'ai entendu dire qu'il y a de l'aide là dehors, et que donc si les femmes ne s'en servent pas, c'est que c'est leur choix. Une femme abattue, qui ne fait que survivre, qui se concentre uniquement sur là-dessus, n'est pas toujours dans le meilleur état d'esprit pour évaluer les options, pour voir les choix, et n'est pas toujours assez forte pour agir. Vivre dans la peur constante est terriblement débilitant.
Les études montrent que le moment le plus dangereux pour une femme qui vit des violences conjugales, c'est quand elle décide de partir. Les femmes battues ne sont pas stupides - nous apprenons vite, nous nous dissocions et nous engourdissons, nous vivons dans le déni parfois, juste pour survivre. C'est difficile d'appeler à l'aide quand tu as été abattue, quand tu as fait confiance aux mauvaises personnes par le passé, quand tu risques de vivre encore plus de violence, quand tu as peur qu'il te tue, peut-être qu'il t'a dit qu'il le ferait ou bien tu sais de quoi il est capable. J'avais essayé de partir avant d'avoir eu la chance de trouver un abri, et la leçon qu'il m'a donnée après ça, quand il l'a découvert, m'est restée. Je n'ai pas pu marcher pendant des jours.

Choix, choix, choix, hein.

Tant que la discussion autour de la prostitution et de la pornographie est formulée dans le langage de l'amusement, de l'empowerment et de la libération, tant que les femmes qui ont été utilisées et abusées par l'industrie continuent d'être rendues muettes et invalidées, le langage du choix n'a aucun sens. Nous vivons dans une culture qui malmène les femmes, où les collégiennes rêvent d'être des mannequins glamour, où la réalité de l'industrie du sexe est recouverte d'un vernis de respectabilité, avec des porn stars dans des émissions télé, des histoires pro-industrie du sexe dans les magazines féminins et l'attente d'argent facile et de divertissement innocent - juste un job comme n'importe quel autre.

Je ne connais aucun métier en dehors de la prostitution et de la pornographie où un corps et un esprit sont autant maltraités, où des étrangers te baisent par tous les trous et de toutes les façons possibles, où 68% des femmes vivent un Syndrome de Stress Post-Traumatique du même genre que ceux des victimes de torture et des vétérans de guerre, où la violence est la routine, où tu es verbalement, physiquement et sexuellement abusée pour faire jouir les autres. Des hommes ont craché dans ma bouche, m'ont traité de pouffiasse, de salope, de pute, m'ont dit que je n'étais bonne qu'à ça, qu'ils aimeraient me tuer après avoir fini de me violer, on m'a dit de performer pour la caméra ou alors on me donnait des cachets pour "m'aider" à me relaxer. Je pourrais continuer pendant des pages. La maltraitance était sans fin.

Il faut que l'on fasse en sorte que le langage autour de la violence envers les femmes reste réel. Changez le langage et vous réduisez le débat au silence. Face aux problèmes de santé mentale, à la pauvreté, à la violence, à la désinformation et à la toxicomanie, le langage du choix n'a aucun sens. Nous devons rendre les réalités visibles. Sur la pornographie et la prostitution nous devons dire la vérité et ne pas l'aseptiser : il s'agit d'argent et de pouvoir, d'inégalités et d'imposition de souffrance, d'agressivité et de sperme, de corps de femmes vendues et maltraitées. Il s'agit de ce qui arrive à la femme ensuite, si elle a la chance de s'en échapper : cauchemars, attaques de panique, reviviscences, problèmes de confiance, dissociations, addictions, sérieuses cicatrices physiques et mentales qui mettront des années à guérir, et ne seront jamais oubliées.

La prochaine fois que nous entendons quelqu'un porter allègrement des jugements sur des femmes, et condamner leurs choix, nous devons changer de langage. C'est inconfortable, et cela doit l'être. Tant que nous continuons d'utiliser de façon simpliste le mot "choix" à propos des femmes dans la prostitution et la pornographie, nous nous lavons les mains de toute responsabilité. Cela signifie que je peux justifier ma consommation de pornographie, profiter de pouvoir en rire et me branler dessus, sans culpabilité.
Si l'industrie du sexe est aussi puissante, aussi omniprésente, aussi généralisée, c'est grâce à notre complicité, notre déni. Nous devons briser ce déni, et la première façon de fissurer l'armure est d'arrêter de s'accrocher à la défense simpliste de la maltraitance des femmes en disant que c'est un choix.

mardi 29 novembre 2011

Sans honte

J'ai ressenti beaucoup de honte ces derniers temps. Mais alors je me dis, la honte de qui ?

Et je pense à...

La continuelle objectification sexuelle des femmes partout. Pas d'échappatoire, pas de moyen de s'en éloigner, au cinéma, dans les films, à la télé, dans les magazines "pour hommes", les magazines féminins, les magazines porno, les pubs, les clips, les pop-ups sur internet, le spam, les dvd porno, même la radio et les livres. Partout est célébrée la soumission des femmes, l'inégalité définie comme naturelle et célébrée, c'est leur but à elle et lui. Elle veut être utilisée maltraitée et sexualisée tout autant qu'il veut l'utiliser la maltraiter et la sexualiser.

La domination de quelques voix. Jenna Jameson, un "succès" du porno qui s'est fait pas mal d'argent là-dedans, l'exception et pas la règle, membre d'une minuscule mais puissante minorité de pantins de l'industrie du sexe, des femmes dont les voix sont utilisées pour défendre sa bonne marche. Ils utilisent des femmes comme Jenna pour nous dire à quel point le porno est bon pour nous, même pour les femmes qu'il utilise. Vous voulez être Jenna Jameson ? Violée en groupe et laissée pour morte quand elle était adolescente, et elle ne voit pas le rapport. Nous avions besoin de thérapie et à la place on s'est littéralement fait baiser encore et encore pour le profit et le plaisir des autres. Maintenant nous avons du mal à nous confier en thérapie.

C'est un cercle vicieux : je me sens sale et honteuse donc j'accepte d'être traitée comme sale et honteuse, ce qui me fait me sentir sale et honteuse. Piégée pour les gains des proxénètes et des clients, pour le plaisir du client de l'enregistrement de ma maltraitance, un dvd "adulte" ou des photos.

La honte de qui ? Des proxénètes et des clients. Je pensais que c'était ma honte. Ma honte ? Mon cul. Littéralement.

lundi 28 novembre 2011

Noyade


Et je sens les mots s'échapper, je trouve mon corps incapable de répondre, je sens mes mâchoires se serrer. Mes lèvres semblent être collées l'une à l'autre, comme si j'étais bâillonnée, muette et ligotée. Je suis entièrement impuissante, figée comme un lapin pris dans la lumière des phares. Mes pensées filent à toute allure ou alors se vident : soit je suis trop présente dans ma tête soit je suis absente, emportée dans une vague de néant. Les pensées sont alors lentes, détachées : celles d'un observateur, à peine intéressé. À l'autre extrême, je me sens complètement piégée, enchaînée à ce corps et handicapée par lui : je lui commande de bouger et il ne le fait pas, je crie dans ma tête à mes lèvres de bouger mais elles ne le font pas. J'ai l'impression de me noyer sans pouvoir crier à l'aide. Je peux cligner des yeux, mais ça s'arrête là.

La cause de cette réaction de renfermement extrême ? N'importe quelle chose qui puisse me rappeler le pire de mon passé. Ma tête et mon corps titubent en revivant le traumatisme, je suis submergée par lui, engouffrée en lui. Je prie pour avoir la réaction de détachement : l'autre est trop douloureuse, trop solitaire, pour être supportable. Quand c'est arrivé en thérapie l'autre jour, je me suis retrouvée piégée dans mon passé, des images torturantes de ma maltraitance brûlant dans mon esprit et dans mon corps, infirme et seule.

Je ne veux plus retourner là-bas toute seule.

Tout est connecté. Une pensée, un souvenir en déclenche un autre et encore un autre et c'est parti, un cercle d'horreur s'élargissant sans cesse devant mes yeux seulement, dans ma tête seulement. Je veux crier "aidez-moi, s'il vous plaît aidez-moi, soyez là avec moi, aidez-moi à sortir de là", mais aucun mot ne vient. Mes lèvres restent soudées, imperméables à mes ordres d'ouverture.

Cela ne devrait pas me surprendre de devoir parfois lutter pour ouvrir la bouche, que ce soit pour manger ou pour parler. Ma bouche a été gravement maltraitée quand j'ai été vendue : je m'étranglais et vomissais sur bite après bite enfoncée dans ma gorge, les poumons en feu, les yeux dégoulinant. En situation ressentie comme risquée, ma bouche refuse de coopérer.

Pour ce qui est des mots, de parler, d'appeler à l'aide, cela ne devrait pas me surprendre non plus. Quand j'ouvrais ma bouche je risquais son poing, alors j'ai arrêté de parler. Et les mots me manquaient de toute façon, étaient inadéquats de toute façon, s'enfuyaient de toute façon. Comment transmettre la terreur qu'est le viol collectif ? Comment transmettre la dégradation que tu subis chaque jour en étant frappée, en étant vendue. Les récits deviennent disjoints à cause des blackouts. Les émotions ? Mon dieu, tu n'as aucune idée de ce que tu ressens. De la peur au-delà de toute description, de la souffrance au-delà des mots, l'engourdissement d'aller encore au-delà de ça, au-delà.

Tout s'effondre au final. Tu te détaches et tu t'observes battue, violée, au bord de la mort. Tu n'as aucun pouvoir là-dessus, aucune échappatoire. C'est un peu comme observer le monde de sous l'eau, à distance : le son semble éloigné, les actions semblent ralenties. Un accident de voiture en slow motion, sans l'émotion.

Puis le dégoût revient dans ton corps, dans les émotions, tu vois à nouveau avec tes yeux, tu entends avec tes oreilles, tu ressens ce qu'ils font. De retour dans la peur et les pensées qui filent, les tremblements et l'être. Réunie avec ton corps, la douleur revient à toute vitesse et t'étouffe. Ta poitrine se comprime, ta gorge se noue.

Mon expérience du syndrome de stress post-traumatique est alors une exacte reviviscence de la façon dont j'ai vécu le traumatisme d'être prostituée à l'époque. La fluctuation entre le détachement et la trop-présence reste là, alors que les circonstances extérieures de ma vie diffèrent. Je ne suis plus physiquement sujette aux abus que j'ai subis. Mais les cicatrices mentales restent, et ont un effet physique. Elles me handicapent comme elles le faisaient à l'époque, mais n'ont plus aucun but à présent. À l'époque, c'était ce que mon esprit et mon corps faisaient pour survivre. Maintenant, cela sert à m'isoler.

La confiance ne me vient pas facilement, et pour de bonnes raisons. Mais à présent j'en ai plus besoin que jamais. J'ai besoin d'être honnête et d'appeler à l'aide. Et j'ai besoin de beaucoup d'aide. Je doute que ce travail puisse être vite fait bien fait. Tant que je suis incapable d'ouvrir la bouche, je remercie Dieu d'être capable d'écrire. Sans cette soupape de sécurité, je serais comme j'étais à l'époque : complètement foutue.

lundi 14 novembre 2011

A day in the life


Imagine...

Te réveiller à 4h du mat, tremblante, en sueur, pendant que l'alcool et les drogues quittent ton corps, et ne sachant même plus pour quoi prier. Tu es terrifiée, là dans la nuit, malade et toute seule, mais quand le matin arrivera ce sera encore le même manège, toujours la même chose, te faire baiser par des hommes et tu ne veux pas qu'on te touche mais tu as besoin d'argent pour boire et pour les drogues parce que tu n'arrives pas à t'en détacher, tu ne peux pas faire sans, elles vont main dans la main : l'addiction et la prostitution, l'auto-maltraitance et la maltraitance. Ton coeur accélère et devient fou, ton foie te lance, ton estomac te brûle, ton entrejambe est endolori à cause des hommes qui t'ont baisée aujourd'hui. Tu te sens complètement coincée et tu te hais et tu te retrouves au milieu de gens qui te détestent, qui te renvoient cette image.

Tu pensais que tu ne valais rien, ton ex t'a dit que tu ne valais rien, et les clients te traitent comme une moins que rien, te disent que tu ne vaux rien, que tu aimes être maltraitée comme ça, ils chuchotent des fantasmes sordides, pervers, dans ton oreille, avant de les mettre en actes sur toi, et ils disent "ça te plairait, hein ?" et tu entends le son de ta propre voix, même si elle est lointaine et déconnectée comme si ce n'était pas vraiment toi en train de dire "oh oui bébé, ça me fait mouiller". Tu sens ce couteau se retourner dans ton flanc, tu es en train de te vendre, le moindre lambeau de respect de toi qui aurait pu te rester meurt quand ces mots quittent tes lèvres.

Ton corps n'est pas le tien, tes mots ne sont pas les tiens, même ta souffrance n'est pas la tienne : parfois ils veulent savoir que tu n'aimes pas ça, ce qu'ils te font, ils veulent voir tes larmes, voir ta souffrance. Tu tentes de forcer les larmes mais elles ne viennent pas, tu n'es pas reliée, tu ne peux pas atteindre ce corps qui est le tien. Quelque part tu sais que tu seras plus en sécurité si tu pleures, si tu fais ce qu'ils disent, pour qu'ils finissent, jouissant sur ta souffrance, ton humiliation, pour qu'ils arrêtent. Les larmes ne viennent pas. Ils continuent de faire ce qu'ils font, ou quelque chose d'encore plus sadique, jusqu'à ce que tu t'évanouisses ou que tu les supplies de t'épargner, ils jouissent sur ta destruction finale. Ou alors tu te retrouves avec des larmes coulant le long de tes joues, incapable de les retenir, sentant l'incandescence de la honte et de la souffrance, et tu te sens trahie par ce corps qui est le tien, par toi-même. Tu n'as rien à quoi te raccrocher, rien ne t'appartient plus : leurs mains te touchent partout, à l'intérieur et à l'extérieur, ta bouche utilisée pour leur plaisir, chaque parcelle de toi utilisée pour leur plaisir, leur gratification, la cible à découvert de leurs fluides corporelles, de leurs fantasmes pervers et tordus, ta souffrance étant leur frisson. Ils te consomment, te consument.

L'alcool aide, les drogues aident, ça t'engourdit, ça t'aide à t'échapper de ce qu'ils te font, de toi-même, mais cela te force aussi à rester ici, le besoin de les financer te force à rester, coincée dans ce cycle de maltraitance et d'auto-maltraitance, tu sais que tu es en train de te tuer, tu sais que tu vas peut-être être tuée, mais comment s'échapper de tout ça ? Cela semble impossible.

Imagine.

Tellement brisée que la simple idée d'oser espérer quelque chose de plus, quoi que ce soit de plus, semble terrifiante : tu vas souffrir, ça ne va pas marcher, mieux vaut endurer, mieux vaut oublier, mieux vaut baisser la tête et survivre. La normalité n'est qu'un mot pour toi, une quantité inconnue, mais cela désigne sûrement quelque chose d'autre, quelque chose de mieux, que ça.

Imagine.

Quand tu en sors, et tu fais partie des chanceuses, tout le monde n'y arrive pas, une des solitaires, le fossé entre toi et les autres autour, qui n'ont pas ton passé, est infranchissable. Chaque jour tu remercie Dieu d'être clean et sobre, chaque jour tu dois faire avec les conséquences de ce qui t'es arrivé, ce que c'est d'être prostituée, de se prostituer. Les mots te manquent, inarticulable, ce qui s'est passé, même pour toi-même, ton passé est une série d'images disjointes en technicolor, d'odeurs et de sons avec des trous noirs entre deux, la conséquence de l'alcool et des drogues et des coups à la tête, une non-narration embrouillée d'horreur, gravée dans ton crâne. Quand tu dors tu fais des cauchemars, quand tu te réveilles ils continuent : attaques de panique, reviviscences, déclenchées par l'incessant bruit de fond de l'industrie du sexe. Tous les films ont des scènes de sexe, toutes les pubs ont des femmes à moitié déshabillées, tous les kiosques à journaux ont du porno, des femmes à vendre partout, l'inégalité vendue comme égalité. Tu ne peux pas t'échapper.

Imagine.

Tu commences à rassembler ce qui s'est passé, à mettre des mots sur ce qui s'est passé, tout inadéquats qu'ils soient, des mots comme "proxénète", "viol", "viol collectif". Tu commences à réaliser que même les plus petites formes de maltraitance que tu as vécues sont indicibles, inacceptables, que ta vérité t'isole, que c'est trop à entendre pour la majorité des gens. Quand un viol collectif était un jour comme un autre pour toi, juste un autre jour à survivre, à supporter du mieux que tu peux, tu ne sais pas comment faire autrement. Traitée comme un animal tu deviens un animal pour survivre, et la honte te brûle, la culpabilité te brûle, la nausée de ce qui t'a été fait, ce que tu as fait pour faire face te ronge. Tu vis en sachant qu'il y a des images de toi là dehors, des images de cette maltraitance, des hommes qui se branlent dessus, qui se font de l'argent dessus, ta souffrance est leur frisson, leur profit.

Tu te rends compte que tu es une des rares à savoir que la prostitution et la pornographie et le lapdance, c'est la même chose, vendre des femmes c'est toujours la même chose, il n'y a pas de limites, pas de distinctions. Ton ex t'a fait performer pour eux, t'a fait danser pour eux, t'a fait te déshabiller pour eux, t'a fait les divertir quoi que cela requière, et s'est fait de l'argent sur ta maltraitance. Les clients t'ont prise en photo, le dealer t'a filmée... Pas de distinctions, plus de limites à franchir, la moindre parcelle de ton humanité piétinée pour le pouvoir et le profit.

Tu vis en étant aux premières loges pour savoir exactement ce dont les gens sont capables, et tu entends des gens tout autour de toi défendre la pornographie, défendre des hommes comme tes abuseurs, qualifiant des gens comme Maxx Hardcore de "révolutionnaire" et "inspiré", tu entends des gens mal informés dénonçant les femmes comme toi qui disent une vérité que personne ne veut entendre. Tu sais que ce n'est pas parce qu'elle sourit qu'elle aime ça, que ce n'est pas parce qu'elle dit "baise moi plus fort" qu'elle a envie d'être là, qu'elle est libre de choisir d'être là.

Choix ?
Divertissement innocent ?
Empowerment ?
Libération sexuelle ?

Essaye plutôt :

Absence de choix
Désespoir
Désespérance
Enfer

Être une femme prostituée c'est être en enfer. Être une femme qui a quitté la prostitution c'est vivre en sachant cela, en sachant par où tu es passée, en vivant avec le trauma, et en étant écartée comme si tu étais une aberration, ou une cinglée. Les problèmes de santé mentale dont tu souffres à présent en conséquence de la maltraitance sont utilisés contre toi. Même ceux qui te croient t'ignorent en disant que tu as été exceptionnellement malchanceuse - "c'est pas comme ça pour la majorité des femmes dans le porno" ! Et tu as peur de parler de toute façon, tu n'as plus confiance de toute façon, tu as peur d'être seule avec ton mental mais tu as peur de laisser les autres t'approcher au cas où ils te fassent souffrir encore, te baisent encore.

Tu te sens accablée, invalidée. Tu as peur et tu te sens seule, balafrée et brisée, et perdue. Douloureusement perdue.

Imagine cela et tu auras une petite idée de ce que c'est d'être moi, d'être une femme prostituée, une survivante. Prends connaissance et prends acte, pour aider un peu, changer un peu les choses, peut-être ne pas rire avec les autres quand quelqu'un fait une blague sur la pornographie, peut-être ne pas se joindre au consensus quand les hommes disent de l'industrie du sexe que "bah, les mecs sont des mecs". Peut-être se tenir debout à côté de moi, à côté de nous, rendre cela un peu moins solitaire.

La seule chose nécessaire pour le triomphe du mal, c'est que les gens bien ne fassent rien.

samedi 29 octobre 2011

La foire aux monstres

Dans Pretty Woman, il y avait Richard Gere. Malheureusement, notre cher Richard n'est pas représentatif des hommes qui achètent des femmes, que ce soit en termes d'apparence ou de comportement.

Il y a une raison pour laquelle les hommes qui achètent des femmes le font.

Laissez-moi vous peindre une image plus exacte, même si moins belle. Les clients sont là pour une raison, et si vous pensez que cette raison a quoi que ce soit à voir avec l'amour des femmes ou une simple transaction financière, vous avez tort. Regardons les clients de plus près.

Le misogyne. Cet homme a une histoire personnelle qui l'a mené à haïr les femmes. Cela peut ressembler à quelque chose comme ça : sa mère l'a maltraité quand il était enfant. Ou il pense qu'une petite amie / collègue de travail l'a humilié. Ou il a une patronne qu'il ne peut pas supporter. Ou il ne peut pas avoir les femmes qu'il mérite. L'histoire peur varier mais le résultat est le même : il veut donner une leçon aux femmes. Il veut que les femmes, cette femme, n'importe quelle femme, cette femme qu'il achète, ressente de la souffrance comme il croit que les femmes dans sa vie l'ont fait souffrir. Peu importe que ce soit une autre femme. Le fait est que la prostituée est disponible pour lui comme un moyen d'exprimer sa haine et son agressivité d'une façon que la ou les femmes qu'il voudrait avoir ne permettent pas. Il ne peut pas avoir de relation avec une femme à cause de la façon dont il les traite. Le fait est, et il le sait trop bien, qu'avec une prostituée, il n'y a pas de conséquences. S'il la frappe, s'il la viole, s'il l'étrangle à moitié, s'il menace de la tuer, rien ne lui arrivera à lui. Aucune sirène de police ne viendra le chercher. C'est ce pour quoi elle est là, non ? Un exutoire pour la rage. Il lui donne de l'argent, ou peut-être qu'il ne paie même pas et l'utilise et la laisse en sang dans la rue pour lui faire un dernier affront (Elle devrait s'estimer heureuse d'être en vie. Pouffiasse.).

Ensuite il y a l'homme conventionnellement laid. Il ne peut pas avoir de relation avec une femme à cause de son apparence ou de son manque d'hygiène. Pour lui, la prostituée est la femme qui ne peut pas dire non. Une perspective attirante ? Peut-être pas. Est-ce que c'était agréable ? NON ! Mais je vais faire semblant parce que je le dois.

Le suivant est l'accro au porno. Il peut être, ou non, en relation avec une femme. Il peut même être marié. Le fait est qu'il veut essayer quelques uns des actes les plus extrêmes qu'il a vus dans la pornographie, ce que sa partenaire ne veut pas faire ou alors il n'ose pas lui demander peut-être parce que quelque part au fond il sait que ce n'est pas quelque chose que les femmes qui ont le choix choisissent de faire. Ca peut être de la sodomie, prendre des photos pornographiques sur son téléphone, deux filles, doubles pénétrations, fisting... bref vous voyez. Guidé par sa fascination pornographique, il divise les femmes en deux groupes : les madones et les putains. Il sort avec les madones, mais il pense que c'est son droit d'explorer d'autres pratiques sexuelles que la pornographie lui a montrées et il sait que pour les trucs plus désagréables, les prostituées sont la seule option.

Finalement, il y a le client qui peut, tout simplement. Il aime payer des femmes pour qu'elles couchent avec lui juste parce qu'il peut - c'est un shot de pouvoir pour lui. Il peut avoir des femmes, il n'est pas forcément laid, mais il jouit en sachant que s'il donne de l'argent à une prostituée, elle ne peut pas dire non. Il peut faire tout ce qu'il veut avec la prostituée et ensuite aller chercher sa petite amie et l'emmener dîner dans un restaurant cher, tout en souriant en pensant à ce qu'il vient de faire. Pour lui c'est un frisson.

En clair, les clients sont un groupe d'hommes qui n'ont aucune responsabilité. Ils veulent utiliser et maltraiter de la manière qu'ils veulent pour avoir leur orgasme, sans la moindre pensée humaine pour la femme qu'ils ont utilisée. La prostituée est au fond de la décharge, sujet de haine et de peur, objet de fable et de folklore. Elle est baisée, jetée et moquée. Le client a tout le pouvoir et il le sait. Qu'elle ait désespérément besoin d'argent est une évidence : c'est sa raison d'être là. S'il la viole et la bat et la laisse moitié morte, la loi ne viendra pas le chercher parce qu'en tant que prostituée, elle n'a aucun recours légal. Il est en sécurité sachant que même si elle essayait de parler, sa voix serait rejetée comme non crédible, hystérique, extrême. En fait, plus il la fait souffrir, moins elle a de chances d'être crue. Ca ne peut pas avoir été si affreux.

J'écris ceci de mon expérience des clients pendant que j'était une escort et dans un bordel. Les hommes variaient mais pas leurs raisons, pas leurs comportements. Être sous la coupe d'un proxénète était encore pire.

Richard Gere ? Pas le moindre espoir en enfer.

mercredi 30 mars 2011

Souvenirs, mais pas de la vallée du clair de lune

Alors voici le problème auquel je me retrouve confrontée encore et encore : comment vivre avec ces souvenirs et ces images horribles qui sont gravés dans mon cerveau ? Je suis clean et sobre, cette semaine cela fera quatre ans.

Les images sont toujours là.

Si j'avais espéré que sortir de l'addiction et de suivre un programme serait une façon d'effacer magiquement toute cette merde je serais très déçue. La sobriété m'a rendue capable de me sortir de cette situation, et chaque jour sobre ajoute un peu de distance temporelle de tout ça. Mais la phase que je trouve difficile est la phase suivante : l'opération de nettoyage. Un oiseau de mer couvert de pétrole qu'on a sauvé de la noyade ne va pas survivre si on se contente de le sortir de la mer et de le lâcher sur la plage, couvert de toxines, sa chaleur s'échappant à travers ses plumes souillées. Similairement, m'être simplement échappée de la prostitution, même dehors et clean et sobre, n'est pas suffisant pour que je survive réellement à moins de pouvoir retirer de mon système toutes ces choses toxiques qui me sont restées de ces années de maltraitance et de vente. J'ai passé les quatre dernières années à essayer de trouver comment faire ça parce que tant que je n'aurai pas réussi à changer ça, ça reste toujours là, à m'étouffer, menaçant de m'engouffrer parfois quand c'est particulièrement difficile.


C'est mon talon d'Achille.

Juste pour clarifier : la sobriété me donne énormément. Chaque jour je suis reconnaissante d'être en guérison, hors du danger physique, de ne pas passer les fêtes annuelles dans la terreur et la honte et la dégradation d'être toxicomane et dans la prostitution. Une des nombreuses choses que la sobriété me donne est une chance d'essayer de trouver un moyen de sortir tout ça de moi.

L'idée de raconter tout ça à voix haute, de nommer les choses, de mettre des mots sur les images et de les partager avec un autre être humain me fait peur. Mais l'idée de ne pas le faire, et de continuer avec tous ces trucs s'entrechoquant dans ma tête, affectant toute ma vie, est encore plus terrifiant.

Il est temps de me jeter à l'eau.

C'est incroyablement difficile de retrouver la vérité de ce qui se passe réellement dans ta vie au moment présent quand le passé intervient et mélange tout dans un énorme noeud épineux. Chaque interaction, chaque réaction, est expliquée par mon passé.

Je crois que je lutte pour me sentir connectée à la vie "normale", bien que je suive le mouvement. Je ne sens plus rien d'autre. Rien ne dévaste la confiance ou l'intimité, rien ne divise quelqu'un autant que l'expérience de la pornographie extrême - être forcé à la regarder et à en performer - et la violence. Quand des gens ont piétiné toutes tes limites, c'est difficile de ne pas créer ensuite des limites physiques et émotionnelles partout pour rester en sécurité. Plus personne ne me fera souffrir ! Ils ne peuvent pas rentrer, ils ne peuvent pas s'approcher. Mais tu ne peux pas non plus sortir. Tu es piégée. Tu ressens la perte et la solitude, sachant ce que tu sais. Les images dans ta tête te rappellent d'où tu viens, ce dont les gens sont capables, où ces choses mènent, ces choses dont tu vois les gens rire et faire des blagues, que tout le monde défend comme inoffensives. Parce qu'ils ne peuvent pas, ne veulent pas se rendre compte des dégâts, les dégâts faits par la pornographie, les dégâts faits par la prostitution - ils ne veulent pas te voir. Ton expérience te rend invisible.

Ils ont changé le langage, tu vois ? Si quelque chose est inoffensif, et si cela tient du droit d'une femme de pouvoir le faire, alors il est évident que cela ne peut pas faire de victimes. Si tu es une victime du jeu de langage et d'un système qui nie aux femmes leur dignité humaine en réduisant au silence les victimes du système, les exploitées, et qui place dans leurs bouches les justifications des proxénètes et des pornographes - elle aime ça, elle a choisi, elle est responsable de ce qui lui arrive. Fin de la discussion, pas d'exceptions. Les femmes qui diront des choses qui défendent l'industrie du sexe sont autorisées à rester, courtisées par leur culture, payées pour raconter leurs histoires "coquines" dans les magazines féminins et dans les émissions télévisées.

Les femmes qui racontent une histoire différente sont des parias. Non seulement as-tu été abusée, mais on te dit que tu ne l'as pas été, que ce qui s'est passé était normal, un simple divertissement pour adultes. Je dois vous le dire, être utilisée et abusée comme un divertissement est inhumain.

Les gens qui disent "passe à autre chose" prononcent une malédiction. Je veux leur crier "comment, exactement ?" mais je ne le fais pas parce que souvent ces gens veulent juste dire ferme ta gueule et vis ta vie, ce que je fais : je suis clean et je suis sobre et je vis ma vie. Le fait que je sois suicidaire à cause de tout ça et que je lutte avec mon syndrome de stress post traumatique jour après jour est un sujet de profonde indifférence pour eux tant que tout a l'air normal vu de l'extérieur.

Mais je refuse de fermer ma gueule.

Pour moi, les images restent, les souvenirs restent, réapparaissant dans mes rêves, et déclenchés dans la vie de tous les jours, souvent sans avertissement. Guérir demande de la clémence et la possibilité d'être crue quand on parle de son histoire. Pour l'instant, notre société n'offre pas cela aux survivants de l'industrie du sexe.

samedi 5 mars 2011

Une main pour aider ou pour frapper ?

L'autre jour, quelqu'un m'a demandé comment parler à une vieille amie qui avait travaillé comme prostituée. Elles avaient perdu contact pendant un moment mais maintenant, avec le contact ré-établi, elle semble distante, incapable d'accepter amour et gentillesse. Elle semble être en déni de ce qui lui est arrivé en tant que prostituée.


D'un certain côté je suis bien placée pour donner un point de vue là dessus, mais de l'autre je suis un peu perdue. Je peux m'identifier à la femme en question, mais je ne sais pas toujours ce dont j'ai besoin, ce qui m'aiderait à avancer. Parfois il est difficile de savoir, quand quelqu'un tend la main, si c'est pour t'aider ou pour te frapper, en particulier quand les expériences passées de mains tendues avaient plutôt à voir avec le second cas.

Je peux toujours être très méfiante envers les gens, les hommes en particulier, qui professent la moindre affection envers moi, et encore plus s'il s'agit d'une inclination romantique. Tu t'habitues à ce que les clients te sortent des phrases bidon pour arriver à leurs fins. Ma première pensée peut toujours être, tu n'obtiendras rien de moi, connard. Evidemment, ce n'est pas une attitude qui conduit à de super relations, donc ça peut mener à une certaine solitude. Parfois, quand les choses vont bien, je peux faire un effort conscient pour éviter de penser comme ça. Mais inévitablement si je suis fatiguée, ou effrayée, ou que j'ai mal, ce sera comme ça par défaut. Les murailles s'élèvent.

S'autoriser à être vulnérable devant quelqu'un est un acte incroyablement courageux, en particulier si les gens t'ont fait souffrir par le passé et ont joué de tes faiblesses. Positivement dangereux. Mieux, toujours mieux, d'apparaître dur et insouciant et insensible. S'ouvrir, et être honnête, requiert de la sécurité, de la réassurance, et du temps. J'ai vu mon conseiller pendant 6 mois avant de commencer à m'ouvrir à lui. Je devais être aussi sûre que possible qu'il ne me ferait pas de mal, être sûre de son intégrité, de son professionalisme, son implication. Je l'ai testé pour vérifier le moindre indice de jugement ou d'assomptions sur moi pendant très longtemps, et même après tout ce temps, et dans cette situation, je doutais encore, et je ne me sentais toujours pas en sécurité. Le fait que son attitude envers moi reste cohérente tant avant que je m'ouvre que quand j'ai commencé à laisser échapper quelques fragments, m'a permis de continuer. Il n'y a rien de plus rebutant que quelqu'un qui te pousse vraiment à parler avant que tu te sentes prêt, ou que quelqu'un qui te fait taire ou qui ne veut pas comprendre quand tu finis par parler. C'est un parcours de funambule.

Je n'aurais pas pu me presser pour parler de mon passé, en partie parce que retrouver mes émotions après avoir essayé de les effacer dans la prostitution et la toxicomanie a été un processus lent. Et ensuite, avoir les mots et les dire à voix haute sont deux choses différentes. J'avais peur qu'en disant ces choses, cela les rende réelles. Je devrais me rendre compte que ces choses douloureuses et horrifiantes étaient vraiment arrivées, et ensuite devoir faire face non seulement à sa réaction, mais à la mienne aussi.

Je n'étais pas sûre de pouvoir supporter ça. Porter un regard adapté, sobre, à ce qui m'était arrivé était une perspective terrifiante. Mon esprit et les drogues et l'alcool avaient réussi à m'anesthésier suffisamment pendant que ça se passait pour avancer à travers tout ça, de justesse. J'ai réussi à me distancier de mon corps au point de n'avoir plus l'impression qu'il s'agissait de moi. Mais désormais en regardant mon passé, je pouvais ressentir tout ça. Mon corps est passé de l'engourdissement aux tremblements et à la douleur, avec les flashbacks et les souvenirs. Muscles tendus et vacillant. Parfois je vomissais.


J'avais l'impression que si je parlais, les émotions pourraient me submerger et je ne pourrais pas y faire face, je ne m'en tirerais pas. Je ferais quelque chose de stupide et foutrais à nouveau ma vie en l'air. J'avais l'impression que je ne pouvais pas regarder un autre être humain dans les yeux et dire ces vérités, ces vérités si dures, à voix hautes. Je pensais qu'il me haïrait. En tout cas je me haïssais. Je pensais qu'il me jugerait, et qu'il dirait que j'avais aimé ça, comme le disaient mes agresseurs. Je pense que le pire pour moi était l'idée que je peignais dans la tête de cet homme des images de moi, des images horribles dans lesquelles j'étais nue et impuissante et humiliée et utilisée comme un pur divertissement. Je me sentais comme s'il pouvait les voir réellement. Parce que je me sentais comme si j'étais vraiment de retour là-bas, il était difficile de me dire qu'il n'était pas en train de regarder comme les autres hommes. J'avais aussi peur, au fond, qu'il ne me croie pas. Mon ex mettait constamment cette peur dans ma tête, et je peux encore me cogner dedans si je ne fais pas attention.

Le déni est quelque chose de sournois. Pour survivre en tant que prostituée, il est nécessaire de construire une toile de mensonges, même à soi-même. Si tu ne dis pas que ce sera différent demain, si tu ne te dis pas que tu t'en fiche, que ça n'a aucune importance, que ça ne te touche pas, peut-être même que tu l'as choisi, alors comment peux-tu te lever le matin et faire face aux clients encore et encore. Pour survivre en étant vendue et enfoncée et tripotée et baisée et quand les acheteurs te disent et te forcent à faire des choses dégoûtantes, humiliantes, tu es obligée de transformer cette expérience, et si tu ne peux pas changer ce qui t'arrive physiquement, tu essaies de changer ta perception de tout ça dans ta tête, te distancier, te séparer. Ton corps est en train d'être baisé mais tu t'accroches au déni - je ne suis pas vraiment là, ce n'arrive pas vraiment, ils peuvent faire ce qu'ils veulent à ce corps mais ce n'est pas moi. Essayer de rassembler les morceaux fragmentés de moi en guérison continue d'être un processus lent et douloureux, parce que cela signifie que l'inacceptable m'est arrivé à moi, m'a fait souffrir moi.


Cela fait quatre ans et parfois je me retrouve encore vidée de toute positivité et de toute chaleur, de toute connexion. Je me sens séparée de moi-même et des autres gens, froide, malveillante et capable d'une auto-annihilation complète. Il y a une très forte pulsion à l'auto-destruction et à la destruction de tout ce qui a pu signifier quelque chose pour moi. On dirait que quelqu'un a versé de la glace dans mes veines et débrancher mon coeur. Je veux éloigner les gens, même si je sais qu'une fois tout ça passé je le regretterai.

Ces épisodes apparaissent quand quelque chose me "déclenche" et me renvoie dans le passé. Je crois qu'en dessous de cette sauvagerie se trouve un monde entier de souffrance et de douleur et plus de perte et de tristesse que j'aurais cru cela possible avant que je fasse l'expérience de la violence et de la prostitution.

J'espère qu'il y aura toujours des gens qui prendront le temps et auront la patience de passer au delà des dégâts pour accéder à la femme à l'intérieur. Je me sens privilégiée que quelqu'un m'ait demandé conseil. Parfois il est difficile de savoir ce qui aiderait, ou si on est dans la position d'essayer d'aider quelqu'un qui est sorti de la prostitution, comment l'aider. Je suppose que je vais simplement dire qu'un peu d'amour et de patience font beaucoup de choses.

mardi 1 mars 2011

La méprisable

J'écoutais la radio l'autre jour et on parlait d’un soldat qui a tiré sur deux de ses camarades, après une beuverie, à cause de son syndrome de stress post-traumatique. Ils parlaient de la façon dont le SSPT peut faire revivre à la victime les traumatismes passés. Leurs moqueries avaient apparemment réactivé chez lui l'expérience d'être la cible d'attaques dans une zone de guerre. Alors, il les a tués.

J'ai reçu un diagnostic de stress post-traumatique il y a quelques années en raison des abus dont j'ai souffert comme prostituée et comme femme battue. Je me souviens de mon thérapeute me disant que des soldats en souffrent souvent, et que les gens qui souffrent de traumatismes graves peuvent aussi le développer. Les symptômes comprennent des flashbacks, des cauchemars, et des déclencheurs.

J’ai tous ces symptômes.

Mais ce que l'expert a déclaré à la radio, et qui a vraiment attiré mon attention, était que les soldats qui ont été dans un conflit armé, ont des difficultés à se réadapter à la vie civile ensuite, restant avec toutes ces images horribles des atrocités qu'ils ont pu voir, imprimées dans leur esprit. Et ils voudront peut-être retourner au service actif et dans un cadre de combat, parce qu'il y aura autour d’eux d'autres hommes qui ont vécu les mêmes expériences et qui comprennent.

Et là, avec cette seule phrase que j'ai attrapée par hasard à la radio, j'ai trouvé une réponse à 4 ans de culpabilité, de honte et de confusion. Depuis que j’ai quitté la prostitution, je me suis parfois sentie tirée en arrière vers elle, en particulier lorsque des gens ont refusé de m'aider, ou m’ont dit que j’avais choisi et que j’avais dû y trouver du plaisir. Il n'y a rien de pire que d’entendre quelqu'un vous expliquer que vous avez tort sur ce que vous ressentez de ce que vous avez vécu, en quelque sorte que vous avez mal compris. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi je me sentais tirée vers l'arrière vers quelque chose que j'ai trouvé si horrible, et j’en suis arrivée à la conclusion que j’ai, à ces moments là, de fortes pulsions autodestructrices.

Mais ce qui a été dit sur ​​les soldats a fait sens pour moi. Depuis que je suis sortie de la prostitution, j'ai trouvé mes expériences invalidées à tous les niveaux, rejetées ou refusées. Encore 4 ans plus tard, je réalise que, presque sans exception (et il ya eu très peu d'exceptions, même parmi les soi-disant professionnels de la santé mentale), je n'ai trouvé personne qui ait compris ce que c'est que de se prostituer. La plupart n’ont même pas essayé.

Donc, le seul endroit où je me suis toujours sentie vraiment comprise, a été parmi les autres prostituées.

Il n’y a pas d’autre situation qui puisse être comparée à la prostitution, aucune qui attire si peu de compréhension, tant de jugements, de haine et de mépris.

Si vous êtes frappée en tant que prostituée, c’est que vous le méritez. Et si vous êtes violée…

Peut-on même violer une prostituée ? Certes, cela signifie seulement ne pas payer, et de toute façon elle aime le sexe sinon elle n’aurait pas choisi d’être là. On m’a dit que j’avais choisi tout cela. Et bien, Angel, qu’avez-vous retiré de tout ça ? Prenez la responsabilité de ce qui vous est arrivé ! Je ne crains pas de prendre la responsabilité des erreurs du passé, mais je réfute le fait que je voulais ce genre de choses. Personne ne choisit le viol.

La prostituée est condamnée, tant par ceux qui la méprisent pour ce qu'elle fait que par ceux qui soutiennent si généreusement (en son nom – ils ne rêveraient pas de le faire eux-mêmes) son droit d’être une femme violée, d’être une prostituée. C’est une situation désespérante.

Sur Radio 4, ni l’expert, ni à vrai dire personne, n’a suggéré qu’un soldat veuille revenir au service actif parce qu’il prenait plaisir à être le témoin des atrocités qui avaient déclenché son SSPT et l’avaient tellement déconnecté de la population civile en général. Où sont cette compassion et cette compréhension quand il s’agit d’une femme prostituée ? Pourquoi lui est-il reproché à elle, parmi tous les autres, d’avoir été blessée et pourquoi lui dire à nouveau qu’elle a choisi parce qu’elle aime ça ? C’est un total manque de compréhension de l'absence de choix, de la dépendance, du désespoir et du traumatisme qui résultent d’être baisée et et utilisée et violée et traitée comme moins qu’un être humain. Comme prostituée, j’étais une poupée humaine à baiser, la seule différence était qu’on s’attendait à ce que je me réjouisse d’être violée et que j’y trouve du plaisir. Une poupée gonflable aurait été traitée avec plus de douceur.

Considérant cela, Il n’est pas étonnant que vous soyez tirée vers l'arrière. Une femme qui a été prostituée est une femme qui ne s'appartient pas. Abîmée comme elle l’est par ce qu'elle a vécu, elle est simplement impossible à accepter. Une vérité trop dangereuse à manier.

Si les femmes utilisées dans l’industrie du sexe n’aiment pas réellement cela, le « droit » de chacun de se masturber sur des femmes dans des clubs de striptease, des magazines, des vidéos et la télévision peut être mis en doute, et la société n’est pas préparée à ce que cela se produise.

Ainsi nous sommes utilisées, puis jetées, un embarras, le rebut humain produit par un système de perpétuelles inégalités et abus.

Etre une ordure humaine ? Maintenant, je sais que c’est de la foutaise.

(traduction par Lora, légèrement éditée)