Quand la colère disparaît il reste un océan de tristesse. En vérité, j'ai fait de grands efforts pour éviter cette tristesse : je ne regarde pas de films tristes et ne lis pas de livres tristes, si je sens venir la fin de l'histoire je vais changer de chaîne, je n'écoute pas de musique classique. Je n'aime même pas les dernières saisons de séries : c'est bientôt la fin ! La rudesse de la tristesse, ma tristesse, sa profondeur et sa largeur sont immenses.
J'ai peur de m'y noyer.
Elle semble impossible à contenir, impossible à gérer, et ça me terrifie. Il est bien mieux, bien plus sûr, d'être en colère à la place. Evidemment, le problème est que pour rester clean et sobre, et pour essayer d'aller de l'avant, cette tristesse va devoir être examinée, vécue, et dite et pleurée. Comment la relâcher doucement, plutôt que de couler dans le déluge, là est la question.
Tout s'entremêle. Une chose en déclenche une autre : la mort de mes parents, l'horreur de l'addiction et de l'alcoolisme, le glissement insidieux dans la violence domestique, être prostituée, la violence du proxénétisme, le traumatisme et la fuite et la chute dans ma propre prostitution et la violence que j'y ai rencontrée.
Pour survivre, juste pour avancer, je me suis dit : je n'ai pas d'importance, ce qui se passe là n'a pas d'importance, rien ne me touche, ces gens et cette situation n'ont pas d'importance et moi je n'ai pas d'importance non plus. Maintenant que j'en suis sortie je dois résister à cette pensée. En réalité, quand je suis redevenue sobre, c'était parce qu'il y avait une partie de moi, une minuscule flamme qui a été assez forte pour dire alors que j'étais au plus mal : assez ! Je vaux le coup d'être sauvée. Je dois arrêter ou mourir ici, seule et terrifiée, juste une autre prostituée toxicomane de moins, juste une autre statistique.
Mais suivre cette nouvelle perspective magique sur moi jusqu'à sa conclusion logique continue d'être douloureux. Si j'ai de l'importance, alors ce qui m'a été fait a de l'importance, je ne peux plus grogner et dire que ces enfoirés ne peuvent pas m'atteindre, qu'ils ne me feront jamais souffrir. Le fait est qu'ils m'ont atteinte. Et qu'ils m'ont fait souffrir, incommensurablement. J'ai survécu à ça au mieux que j'ai pu en déniant mes ressentis mes ces émotions se mettent en rang pour être entendues, pour être ressenties et prises en compte et acceptées.
Je suppose que quand tu as poussé tellement de choses sous le tapis que c'en est devenu une montagne avec un tapis perché au sommet, il est temps de le soulever et de nettoyer un peu tout ça !
Effrayant mais nécessaire. La colère, canalisée positivement, est un grand conducteur dans ma vie, et je ne suis pas prête à lâcher ça. Mais je suis à ce point de départ avec la tristesse, avec l'honnêteté d'admettre que je souffre, et d'en laisser paraître un peu. D'être vulnérable. Aucun humain peut passer à travers toute cette merde et en sortir indemne. Je suis juste humaine. C'est une foutue souffrance. Mais je ne veux pas recommencer à boire ou à me droguer, et je veux trouver un peu de paix. Quoi qu'il en coûte, je dois avancer parce que retourner en arrière n'est tout simplement pas une option.
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mardi 11 octobre 2011
samedi 10 septembre 2011
Faire ou ne pas faire confiance
En ce moment je bataille vraiment avec la confiance. C'est le genre de chose qu'on ne remarque pas dans ses interactions avec les autres jusqu'à ce qu'elle disparaisse et qu'on se retrouve à avoir l'impression que toute cette histoire de communication avec les autres, d'interaction avec les autres, est un labyrinthe et un cauchemar. Sur le chemin de la guérison, par un énorme effort conscient de ma part, ma capacité à faire confiance a augmenté un petit peu. Jusqu'à ce que je commence une thérapie, ma confiance était détruite. Je ne faisais confiance à personne, homme ou femme. Je me sentais vendue, trahie, pas seulement par les hommes qui abusaient de moi mais par le système tout entier, la façon dont notre société tout entière s'est blindée pour rester aveugle à toute cette maltraitance et pour la classifier comme un divertissement. J'étais en colère contre cette vision de classe moyenne dans laquelle j'ai été élevée, qui m'avait laissée tellement complètement sans défense face à ce qui m'est arrivé, au point de n'avoir même pas le vocabulaire pour le décrire. Prostituer. C'est un mot qui ne m'est venu que deux ans après être redevenue clean et sobre. Mon ex m'a prostituée. Sur le moment, avec la peur et à travers la brume des drogues et de mes blessures à la tête, je n'aurais pas pu dire ce qu'il était en train de se passer. En fait, j'ai largement perdu ma capacité à parler tout court. Viol. En voilà un autre. Je crois que comme beaucoup de gens j'ai grandi en croyant que le viol était quelque chose que seuls des étrangers pouvaient commettre. L'idée qu'un partenaire puisse me violer, et ce fréquemment, ainsi qu'un cercle d'autres dont certains m'étaient familiers, était tellement hors de ma sphère de compréhension que je ne pouvais pas l'intégrer. C'est un mot que je ne peux toujours pas dire à voix haute. Je pourrais peut-être à la limite dire "m'a forcé à avoir une relation sexuelle".
Les professionnels que j'ai rencontrés au milieu de tout cela ont renforcé cette confusion, et multiplié mon sentiment de honte. Pendant les rares visites que j'ai faites à l'hôpital avec des blessures, on m'a clairement fait comprendre que c'était ma faute. J'étais traitée avec suspicion et une hostilité palpable - "elle retourne le voir". Les gens parlaient de moi comme si je n'étais pas là, et je n'essayais même pas de comprendre. Il était dans ma maison, et mon argent était engagé dans ma maison, et j'avais peur et j'étais perdue et je me battais contre une addiction au-delà de mon contrôle. Je ne comprenais pas pourquoi tout ça se passait, je ne savais pas quoi faire. Ayant été élevée dans l'idée de confiance envers la profession médicale, je ne savais plus où me tourner.
Quand je suis devenue sobre, j'ai réalisé que pour le rester j'allais devoir faire les choses un peu différemment. J'entendais les autres gens partager leurs sentiments, et avec l'aide de quelques bonnes personnes autour de moi j'ai commencé à donner un sens à ce que je ressentais. Au début de la guérison, j'avais l'impression que je ne pouvais pas aller plus loin que de penser "bleurk". Des années à enterrer les émotions, à me diviser, m'assommer et me détacher ont rendu difficile le fait d'accepter la moindre émotion et de faire avec. Elles menaçaient de me noyer. Identifier et nommer les émotions - colère, peur, tristesse - a pris du temps.
Mais il restait, même après que j'ai commencé à devenir plus ouverte et plus honnête sur ce que je ressentais, de larges morceaux de ma vie dont je ne pouvais tout simplement pas parler. La violence, la prostitution, le fait d'avoir été filmée lors de ces abus, restaient pour moi indicibles. C'est une des raisons qui m'a fait commencer ce blog en 2009 : comme je commençais à pouvoir mettre en narration ce qui m'était arrivé, comme de plus en plus de choses me revenaient, j'ai réalisé que tout ça devait aller quelque part, ou alors je deviendrais folle. Incapable de le dire à voix haute, et ne faisant pas confiance aux autres en matière de ce poids pour moi, j'ai choisi d'écrire et de mettre tout ça ici. J'avais une voix, mais sans visage je pouvais être honnête sans devoir faire avec les réactions d'autres gens envers moi, envers ça.
J'ai parfois réussi à parler un peu de tout ça. J'ai vu un thérapeute pendant un an et j'ai commencé à essayer d'en parler un peu. C'était incroyablement rude, incroyablement douloureux. Il y avait de longs silences et j'avais peur de m'évanouir ou de vomir. Et j'avais peur de sa réaction. Comme c'était ma première année de guérison, je me battais encore pour trouver le vocabulaire qui convenait. Les tentatives de m'ouvrir un peu aux autres gens ont été beaucoup moins réussies. J'ai découvert que même avec des gens décents, des gens que je compte dans mes amis, leur vision du monde n'a tout simplement aucune place pour ce qui m'est arrivé. Dans une société saturée par la pornographie, qui prend à la légère la violence contre les femmes, et qui quand une femme est violée ou battue, tend à dire "oui mais bon, elle est retournée le voir / elle lui a envoyé les mauvais signaux / elle l'a trompé / elle avait bu / elle l'a allumé", il est difficile de savoir où aller quand tu luttes avec les effets secondaires de la maltraitance. Les femmes sont, dans mon expérience, tout aussi dures dans leur jugement, et tout aussi capables d'être du côté de l'agresseur.
Cette année, j'ai perdu mon dernier parent. Cela a fait une grosse différence dans ma capacité à faire confiance. J'ai vraiment fait un pas en arrière. Parce que nous ne sommes pas très bon en matière de mort dans ce pays, j'ai eu des réactions négatives à ma perte, certains de mes amis se sont mis à m'éviter (c'est leur problème, je sais, mais c'est quand même douloureux), certains ont fait des commentaires du genre "et bien tu n'as qu'à faire avec, c'est la vie" (je sais ! qu'est-ce que tu crois que je suis en train de faire ?), ce qui peut se traduire par "n'en parle pas, s'il te plaît" et cela a enflammé ma méfiance totale. Je ne fais confiance à personne. Mon allié le plus proche à cet instant est mon chien.
Ce qui me laisse dans le pétrin, puisque de toute évidence ça ne va pas fonctionner ; je dois faire confiance aux autres pour rester sobre, mais c'est vraiment difficile. J'ai peur et je suis seule et tellement perdue, je ne me fais même pas confiance pour choisir les bonnes personnes à qui parler. Je viens tout juste de recommencer une thérapie, ce qui est positif, et je dois me battre contre tous mes instincts défensifs pour réellement le laisser m'aider. Je veux être proche des gens, je veux aimer et être aimée, mais je ne suis pas sûre de savoir encore comment faire ça, ce qui me rend tellement triste que je pleurerais si je m'y autorisais. Je suppose que je vais devoir "faire comme si" et juste essayer d'être honnête, à l'encontre de tous mes instincts. En vérité, j'ai dû me débrouiller toute seule pendant beaucoup trop longtemps par le passé, à me battre, et je suis fatiguée, et je ne crois pas que je peux continuer comme ça.
Je dois faire un grand saut maintenant. J'espère juste atterrir sur la terre ferme, pas dans la merde.
lundi 14 février 2011
L'art d'être en deuil... ou d'apprendre à l'être
Je viens de perdre le parent qui me restait, un passage difficile. Bien que pour un oeil non entraîné j'ai l'air de fonctionner tout à fait comme d'habitude, je ne me sens pas bien. Il est difficile de dire comment je me sens. Facile de dire "complètement bouleversée" mais ça ne signifie pas grand chose. Je me sens, tour à tour, déconnectée, seule, en colère, apeurée. Ah, la peur ! Toujours mon paramètre par défaut. J'ai l'impression que ma confiance, ma sécurité, s'est écoulée par la plante de mes pieds, et j'ai peur, tellement peur, de la vie. La peur se montre comme toujours à travers la colère, un tempérament déraisonnable, et un attachement qui jette ceux qui me sont les plus proches et les plus chers au milieu de la secousse d'une guerre : ne m'abandonne pas - dégage ! Consciente, comme je le suis, de mes humeurs, j'ai l'impression que je devrais m'isoler, ramper sous un rocher et laisser les autres tranquilles. Evidemment je ne le fais pas, parce que c'est exactement ce qu'attendent ma toxicomanie et mon alcoolisme.
Je sais quoi faire pour rester clean et sobre mais au-delà de ça, je me sens perdue. Je ne sais pas comment être. Comment fait-on pour être en deuil ? Je sais qu'il n'y a pas de "il faut" mais j'aimerais bien que quelqu'un le rappelle aux gens que je fréquente. Ils sont nerveux et embarrassés au sujet de ce décès, pourtant il n'y a pas besoin : mes mauvaises humeurs ne se manifestent qu'auprès de mes intimes.
Mon corps vibre et ensuite déborde d'émotions inconnues, de pensées non entendues. Je ressens un vaste mouvement de choses dont je réalise que j'en suis au mieux partiellement consciente. De vieilles douleurs reviennent, la prostitution, la violence, la maltraitance. Je suis sur la défensive à nouveau. Le passé, le présent et le futur se cognent les uns dans les autres. Je prends ça au jour le jour, mais quel jour sommes-nous ? Mon sommeil et mes rêves sont trop remplis - trop de choses à intégrer ! La nuit ne détient aucune paix.
Et pourtant, je devrais être reconnaissante pour beaucoup de choses. Je ne bois pas et je ne me drogue pas, je ne me prostitue plus, et je ne suis plus battue et violée comme je l'étais et je n'ai plus peur pour ma vie. Quand on voit les choses comme ça, tout le reste est un bonus.
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