Je trouve ça vraiment bizarre quand les femmes qui sont utilisées dans la pornographie sont appelées des "actrices". Cela me frappe comme un nom très mal approprié. Même s'il est vrai qu'on leur donne souvent des lignes à répéter devant la caméra ("baise moi plus fort", "c'est tellement bon" en étant le matériau de base), et qu'on leur dit de sourire comme si elles aimaient ça, le rôle d'actrice s'arrête là. Ce qui est fait est en réalité fait à la femme. Ce n'est pas comme n'importe quelle autre émission où tu regardes des actrices et des acteurs prétendre souffrir. Prenez Casualty par exemple, ou Midsomer Murders. C'est noter l'évidence que de dire que quand le rôle implique de la violence envers le personnage ou qu'on lui fait du tort, que ce soit un accident de voiture dans Casualty ou une victime de meurtre dans Midsomer Murders, cette violence n'est pas réellement faite, n'est pas réellement perpétrée contre l'acteur ou l'actrice. Cependant, quand, dans la pornographie, vous voyez une femme se faire baiser, elle peut bien répéter ses lignes mais l'expérience est réelle, c'est quelque chose qui lui arrive à elle, qui lui est fait à elle. C'est réel. La pénétration, les éjaculations, l'agressivité, sont son expérience. Les pratiques qui sont de toute évidence douloureuses et celles qui le sont de façon moins évidente, elles la font souffrir. Pas de faux sang ou de faux bleus ici, pas de fausses parties du corps fabriquées minutieusement pour subir l'impact des actions. Tout ce qui est fait est fait à elle, fait à elle pour faire de l'argent pour lui, fait pour votre consommation, pour votre plaisir. Son expression de souffrance est réelle.
L'argent qu'elle reçoit (après que son maquereau ou son "agent" a pris sa part) ? Et si il exprimait tout simplement le fait que les femmes doivent être payées pour accepter d'être traitées ainsi ? Ou que les hommes qui nous contrôlent doivent être payés pour notre utilisation. On ne fait pas ça parce qu'on aime ça, comme les proxénètes et les pornographes veulent vous le faire croire, on le fait parce qu'on a besoin d'argent, que ce soit pour de la drogue ou de la nourriture, et nous ne voyons aucun autre choix, ou parce qu'ils veulent l'argent, nos proxénètes veulent l'argent et on va avoir des problèmes si on refuse. Les femmes utilisées dans la pornographie ne viennent généralement pas des milieux les plus heureux. Nous sommes abîmées, et dans la pornographie nous sommes encore plus abîmées.
Les risques et les dégâts faits sont graves. Le sexe sans protection avec de nombreuses personnes ayant des relations sexuelles sans protection avec de nombreuses autre personnes est dangereux, avec ou sans dépistage. Le VIH et l'hépatite B ne sont que quelques unes d'une armée de maladies transportées par le sang et les fluides. Les relations sexuelles brutales prolongées, qu'elles soient vaginales ou anales, ou l'insertion d'objets peuvent conduire à des dommages internes et des saignements, des infections urinaires, des descentes d'organes, des fissures et autres problèmes à long terme. De nombreux actes parmi les plus "hardcore" sont des expressions non déguisées d'agressivité.
Mettez vous à sa place pour un moment si vous les voulez bien. Elle est blessée, elle est humiliée, par un homme ou plusieurs, pendant que quelqu'un filme tout ça. Alors qu'elle est en souffrance physique, on la traite de putain, de salope, de pouffiasse, et on lui dit qu'elle aime ça. On lui dit de dire qu'elle aime ça - "baise-moi plus fort" "rentre-moi dans le cul". On lui fait dire qu'elle aime être maltraitée. Ils rient d'elle, des dégâts faits à son corps - "elle va bientôt devoir porter des couches !". Imaginez être à sa place, ouverte pour la caméra, nulle part où se cacher, pour le plaisir d'un tas de mecs qu'elle n'a jamais rencontrés, qui paient les hommes qui lui font ça, qui vont eux aussi rire des dommages qui lui sont faits et orgasmer sur sa souffrance.
Pas très bon pour la tête, hein ? Ni pour le corps. L'expérience physique de la souffrance d'être utilisée dans la pornographie n'est égalée que par la souffrance mentale. Les taux de Syndrome de Stress Post-Traumatique, d'abus de drogues et d'alcool, et de suicide, dans la prostitution et la pornographie, parlent d'eux-mêmes. Problèmes de confiance, problèmes de corps, dissociation, pulsions auto-destructrices, toxicomanie... etc. Le "glamour" de "jouer" dans la pornographie continue, il ne s'en va pas en se frottant un peu dans la douche. Les cauchemars commencent, les flash-backs commencent.
Impuissante pour te sortir de cette situation, tu fais la seule chose que tu peux faire pour te débrouiller, pour survivre, pour passer à travers. Quand la souffrance est insupportable, la peur est insupportable, la dégradation est insupportable, tu te divises. Ton corps ne semble plus être le tien, tu n'es même pas à l'abri dedans, et leurs mots sont dans ta tête, ils sont dans ta tête. Aucun endroit n'est sûr alors tu vas dans aucun endroit, une sorte d'anesthésie déconnectée qui te fait passer au travers des événements parfois. Quand je ne peux pas y arriver volontairement, je me mutile ou je bois ou je me drogue. J'essaye d'oublier, j'essaie de maintenir quelques lambeaux de ce moi, tel qu'il était, malgré tout ce qui m'arrive.
Sur le chemin de la guérison, je me retrouve souvent déconnectée, parfois de façon plaisante mais la majorité du temps cela m'effraie, je me sens coincée en dehors de mon corps et il n'y a pas moyen de revenir. Chaque mouvement que ce corps fait semble être un effort immense, comme s'il fallait consciemment tirer les cordes d'un pantin une à une. Je me sens fausse car je ne sais pas qui je suis, qui Angel est, lesquels des lambeaux et des fragments et des voix qui s'opposent sont moi. Le désespoir ou l'espoir, l'optimisme et le pessimisme, le dur et le doux, le froid et le chaud. Ce que vous obtenez quand vous me rencontrez dépend largement de quelle partie de moi est dominante à ce moment là. Je progresse lentement à ma propre intégration et à cet instant j'ai l'impression d'être revenue en arrière. Fais leur confiance - ne leur fais pas confiance ! Sois honnête - ne montre rien ! Je suis importante - je n'ai aucune importance ! Je vis dans une zone de guerre et c'est épuisant et terrifiant. Je ne sais pas qui je suis, et cela me rend triste et perdue.
Mon expérience d'avoir été utilisée dans la pornographie a été celle d'un traumatisme extrême et persistant.
Alors je ne suis pas une professionnelle de la santé mentale, mais je parie que l'actrice qui était dans cet accident de voiture dans Casualty est rentrée chez elle avec une fiche de paie, rien de plus. Les "extras" avec lesquels une "actrice" porno rentre chez elles - traumatismes physiques et mentaux - la rendent différente de cela. La pornographie n'est pas un fantasme, n'est pas un jeu d'acteurs - elle arrive aux femmes et blesse les femmes. Au lieu de cela nous devrions la voir pour ce qu'elle est - mensonges et maltraitance. Les femmes dans la pornographie sont la décharge à ordures pour nos imaginations perverses, utilisées et jetées pour notre plaisir, tout en bas de la pile dans une série de relations de pouvoir inégales.
Actrices ? Mon cul.
dimanche 28 août 2011
vendredi 27 mai 2011
Comedy Club Central
Je lisais une interview de Larry Flynt l'autre jour (The Independent, 27 mai 2011). L'homme qui clame avoir perdu sa virginité à l'âge de neuf ans en baisant un poulet (le laissant ensanglanté et criant - il l'a tué après). Il semble avoir passé le reste de sa vie à avoir à peu près la même attitude envers les femmes à travers son magasine, Hustler. C'est le magazine qui a dépeint une femme subissant un viol collectif sur une table de billard, qui a montré des rats sortant de vagins de femmes, qui a montré une femme rasée de force, violée puis tuée dans un camp de concentration. Pour n'en nommer qu'une petite partie. Critiqué pour l'incitation au viol collectif d'une femme sur un billard à New Bedford, Hustler a sorti des cartes postales montrant une autre femme subissant un viol collectif sur une table de billard avec l'inscription : "Meilleurs voeux de New Redford, Capitale du Viol Collectif en Amérique". La réaction de la victime du viol n'a pas été notée, mais ça a fait rire Flynt et semble avoir satisfait ses "lecteurs".
Ce type est devenu salement riche en publiant de la haine à l'encontre du corps des femmes et en encourageant les gens à en rire et à se branler dessus.
Comment de telles images ont-elle pu en venir à être légalement défendables comme de la "liberté d'expression" ? Depuis quand un vagin torturé est-il capable de parler ? Comment le viol et la torture, l'absence complète de libre arbitre et de choix, peuvent-ils être célébrés comme une liberté, une liberté pour laquelle on se bat ? Pourquoi les gens voudraient-ils se rallier à l'appel d'un tel homme et venir à son aide ?
Qu'est-il arrivé au droit des femmes à ne pas être violées, à ne pas être humiliées et couvertes de honte et torturées et utilisées pour divertir les autres ?
Voulons-nous vraiment encourager les gens à rire de ça, à être sexuellement excités par ça ? Ressentiriez-vous la même chose, pourriez-vous ressentir la même chose si votre fille, votre soeur était utilisée dans un de ces photoshoots ? Vous penseriez toujours que ce mec est un héros, un guerrier de la liberté d'expression, et pas juste un homme blanc trop gras qui se fait du fric et qui se fait jouir en dégradant les femmes, en vendant des femmes ? Et que dire de "Chester le Violeur", les cartoons qu'il a publié à propos des exploits d'un pédophile, jusqu'à ce que le mec qui les dessinait pour lui soit arrêté pour pédophilie ?
Est-ce que quelqu'un est encore en train de rire ?
La pornographie n'est pas dans une bulle. Ce qui y est acceptable, les attitudes envers les femmes qui y sont promues, vont avoir un impact sur la façon dont les gens qui l' "utilisent" (se branlent dessus) regardent les femmes dans la vraie vie. Et pourtant en tant que société nous choisissons volontairement de tourner le dos à cette insupportable vérité et on s'en débarrasse, tout doute étant immédiatement remplacé par un orgasme rapide et un changement de chaîne mental.
Il est peut être temps de relier les points.
Ce type est devenu salement riche en publiant de la haine à l'encontre du corps des femmes et en encourageant les gens à en rire et à se branler dessus.
Comment de telles images ont-elle pu en venir à être légalement défendables comme de la "liberté d'expression" ? Depuis quand un vagin torturé est-il capable de parler ? Comment le viol et la torture, l'absence complète de libre arbitre et de choix, peuvent-ils être célébrés comme une liberté, une liberté pour laquelle on se bat ? Pourquoi les gens voudraient-ils se rallier à l'appel d'un tel homme et venir à son aide ?
Qu'est-il arrivé au droit des femmes à ne pas être violées, à ne pas être humiliées et couvertes de honte et torturées et utilisées pour divertir les autres ?
Voulons-nous vraiment encourager les gens à rire de ça, à être sexuellement excités par ça ? Ressentiriez-vous la même chose, pourriez-vous ressentir la même chose si votre fille, votre soeur était utilisée dans un de ces photoshoots ? Vous penseriez toujours que ce mec est un héros, un guerrier de la liberté d'expression, et pas juste un homme blanc trop gras qui se fait du fric et qui se fait jouir en dégradant les femmes, en vendant des femmes ? Et que dire de "Chester le Violeur", les cartoons qu'il a publié à propos des exploits d'un pédophile, jusqu'à ce que le mec qui les dessinait pour lui soit arrêté pour pédophilie ?
Est-ce que quelqu'un est encore en train de rire ?
La pornographie n'est pas dans une bulle. Ce qui y est acceptable, les attitudes envers les femmes qui y sont promues, vont avoir un impact sur la façon dont les gens qui l' "utilisent" (se branlent dessus) regardent les femmes dans la vraie vie. Et pourtant en tant que société nous choisissons volontairement de tourner le dos à cette insupportable vérité et on s'en débarrasse, tout doute étant immédiatement remplacé par un orgasme rapide et un changement de chaîne mental.
Il est peut être temps de relier les points.
mercredi 30 mars 2011
Souvenirs, mais pas de la vallée du clair de lune
Alors voici le problème auquel je me retrouve confrontée encore et encore : comment vivre avec ces souvenirs et ces images horribles qui sont gravés dans mon cerveau ? Je suis clean et sobre, cette semaine cela fera quatre ans.
Les images sont toujours là.
Si j'avais espéré que sortir de l'addiction et de suivre un programme serait une façon d'effacer magiquement toute cette merde je serais très déçue. La sobriété m'a rendue capable de me sortir de cette situation, et chaque jour sobre ajoute un peu de distance temporelle de tout ça. Mais la phase que je trouve difficile est la phase suivante : l'opération de nettoyage. Un oiseau de mer couvert de pétrole qu'on a sauvé de la noyade ne va pas survivre si on se contente de le sortir de la mer et de le lâcher sur la plage, couvert de toxines, sa chaleur s'échappant à travers ses plumes souillées. Similairement, m'être simplement échappée de la prostitution, même dehors et clean et sobre, n'est pas suffisant pour que je survive réellement à moins de pouvoir retirer de mon système toutes ces choses toxiques qui me sont restées de ces années de maltraitance et de vente. J'ai passé les quatre dernières années à essayer de trouver comment faire ça parce que tant que je n'aurai pas réussi à changer ça, ça reste toujours là, à m'étouffer, menaçant de m'engouffrer parfois quand c'est particulièrement difficile.
C'est incroyablement difficile de retrouver la vérité de ce qui se passe réellement dans ta vie au moment présent quand le passé intervient et mélange tout dans un énorme noeud épineux. Chaque interaction, chaque réaction, est expliquée par mon passé.
Je crois que je lutte pour me sentir connectée à la vie "normale", bien que je suive le mouvement. Je ne sens plus rien d'autre. Rien ne dévaste la confiance ou l'intimité, rien ne divise quelqu'un autant que l'expérience de la pornographie extrême - être forcé à la regarder et à en performer - et la violence. Quand des gens ont piétiné toutes tes limites, c'est difficile de ne pas créer ensuite des limites physiques et émotionnelles partout pour rester en sécurité. Plus personne ne me fera souffrir ! Ils ne peuvent pas rentrer, ils ne peuvent pas s'approcher. Mais tu ne peux pas non plus sortir. Tu es piégée. Tu ressens la perte et la solitude, sachant ce que tu sais. Les images dans ta tête te rappellent d'où tu viens, ce dont les gens sont capables, où ces choses mènent, ces choses dont tu vois les gens rire et faire des blagues, que tout le monde défend comme inoffensives. Parce qu'ils ne peuvent pas, ne veulent pas se rendre compte des dégâts, les dégâts faits par la pornographie, les dégâts faits par la prostitution - ils ne veulent pas te voir. Ton expérience te rend invisible.
Ils ont changé le langage, tu vois ? Si quelque chose est inoffensif, et si cela tient du droit d'une femme de pouvoir le faire, alors il est évident que cela ne peut pas faire de victimes. Si tu es une victime du jeu de langage et d'un système qui nie aux femmes leur dignité humaine en réduisant au silence les victimes du système, les exploitées, et qui place dans leurs bouches les justifications des proxénètes et des pornographes - elle aime ça, elle a choisi, elle est responsable de ce qui lui arrive. Fin de la discussion, pas d'exceptions. Les femmes qui diront des choses qui défendent l'industrie du sexe sont autorisées à rester, courtisées par leur culture, payées pour raconter leurs histoires "coquines" dans les magazines féminins et dans les émissions télévisées.
Les femmes qui racontent une histoire différente sont des parias. Non seulement as-tu été abusée, mais on te dit que tu ne l'as pas été, que ce qui s'est passé était normal, un simple divertissement pour adultes. Je dois vous le dire, être utilisée et abusée comme un divertissement est inhumain.
Les gens qui disent "passe à autre chose" prononcent une malédiction. Je veux leur crier "comment, exactement ?" mais je ne le fais pas parce que souvent ces gens veulent juste dire ferme ta gueule et vis ta vie, ce que je fais : je suis clean et je suis sobre et je vis ma vie. Le fait que je sois suicidaire à cause de tout ça et que je lutte avec mon syndrome de stress post traumatique jour après jour est un sujet de profonde indifférence pour eux tant que tout a l'air normal vu de l'extérieur.
Mais je refuse de fermer ma gueule.
Pour moi, les images restent, les souvenirs restent, réapparaissant dans mes rêves, et déclenchés dans la vie de tous les jours, souvent sans avertissement. Guérir demande de la clémence et la possibilité d'être crue quand on parle de son histoire. Pour l'instant, notre société n'offre pas cela aux survivants de l'industrie du sexe.
Les images sont toujours là.
Si j'avais espéré que sortir de l'addiction et de suivre un programme serait une façon d'effacer magiquement toute cette merde je serais très déçue. La sobriété m'a rendue capable de me sortir de cette situation, et chaque jour sobre ajoute un peu de distance temporelle de tout ça. Mais la phase que je trouve difficile est la phase suivante : l'opération de nettoyage. Un oiseau de mer couvert de pétrole qu'on a sauvé de la noyade ne va pas survivre si on se contente de le sortir de la mer et de le lâcher sur la plage, couvert de toxines, sa chaleur s'échappant à travers ses plumes souillées. Similairement, m'être simplement échappée de la prostitution, même dehors et clean et sobre, n'est pas suffisant pour que je survive réellement à moins de pouvoir retirer de mon système toutes ces choses toxiques qui me sont restées de ces années de maltraitance et de vente. J'ai passé les quatre dernières années à essayer de trouver comment faire ça parce que tant que je n'aurai pas réussi à changer ça, ça reste toujours là, à m'étouffer, menaçant de m'engouffrer parfois quand c'est particulièrement difficile.
C'est mon talon d'Achille.
Juste pour clarifier : la sobriété me donne énormément. Chaque jour je suis reconnaissante d'être en guérison, hors du danger physique, de ne pas passer les fêtes annuelles dans la terreur et la honte et la dégradation d'être toxicomane et dans la prostitution. Une des nombreuses choses que la sobriété me donne est une chance d'essayer de trouver un moyen de sortir tout ça de moi.
L'idée de raconter tout ça à voix haute, de nommer les choses, de mettre des mots sur les images et de les partager avec un autre être humain me fait peur. Mais l'idée de ne pas le faire, et de continuer avec tous ces trucs s'entrechoquant dans ma tête, affectant toute ma vie, est encore plus terrifiant.
Il est temps de me jeter à l'eau.
C'est incroyablement difficile de retrouver la vérité de ce qui se passe réellement dans ta vie au moment présent quand le passé intervient et mélange tout dans un énorme noeud épineux. Chaque interaction, chaque réaction, est expliquée par mon passé.
Je crois que je lutte pour me sentir connectée à la vie "normale", bien que je suive le mouvement. Je ne sens plus rien d'autre. Rien ne dévaste la confiance ou l'intimité, rien ne divise quelqu'un autant que l'expérience de la pornographie extrême - être forcé à la regarder et à en performer - et la violence. Quand des gens ont piétiné toutes tes limites, c'est difficile de ne pas créer ensuite des limites physiques et émotionnelles partout pour rester en sécurité. Plus personne ne me fera souffrir ! Ils ne peuvent pas rentrer, ils ne peuvent pas s'approcher. Mais tu ne peux pas non plus sortir. Tu es piégée. Tu ressens la perte et la solitude, sachant ce que tu sais. Les images dans ta tête te rappellent d'où tu viens, ce dont les gens sont capables, où ces choses mènent, ces choses dont tu vois les gens rire et faire des blagues, que tout le monde défend comme inoffensives. Parce qu'ils ne peuvent pas, ne veulent pas se rendre compte des dégâts, les dégâts faits par la pornographie, les dégâts faits par la prostitution - ils ne veulent pas te voir. Ton expérience te rend invisible.
Ils ont changé le langage, tu vois ? Si quelque chose est inoffensif, et si cela tient du droit d'une femme de pouvoir le faire, alors il est évident que cela ne peut pas faire de victimes. Si tu es une victime du jeu de langage et d'un système qui nie aux femmes leur dignité humaine en réduisant au silence les victimes du système, les exploitées, et qui place dans leurs bouches les justifications des proxénètes et des pornographes - elle aime ça, elle a choisi, elle est responsable de ce qui lui arrive. Fin de la discussion, pas d'exceptions. Les femmes qui diront des choses qui défendent l'industrie du sexe sont autorisées à rester, courtisées par leur culture, payées pour raconter leurs histoires "coquines" dans les magazines féminins et dans les émissions télévisées.
Les femmes qui racontent une histoire différente sont des parias. Non seulement as-tu été abusée, mais on te dit que tu ne l'as pas été, que ce qui s'est passé était normal, un simple divertissement pour adultes. Je dois vous le dire, être utilisée et abusée comme un divertissement est inhumain.
Les gens qui disent "passe à autre chose" prononcent une malédiction. Je veux leur crier "comment, exactement ?" mais je ne le fais pas parce que souvent ces gens veulent juste dire ferme ta gueule et vis ta vie, ce que je fais : je suis clean et je suis sobre et je vis ma vie. Le fait que je sois suicidaire à cause de tout ça et que je lutte avec mon syndrome de stress post traumatique jour après jour est un sujet de profonde indifférence pour eux tant que tout a l'air normal vu de l'extérieur.
Mais je refuse de fermer ma gueule.
Pour moi, les images restent, les souvenirs restent, réapparaissant dans mes rêves, et déclenchés dans la vie de tous les jours, souvent sans avertissement. Guérir demande de la clémence et la possibilité d'être crue quand on parle de son histoire. Pour l'instant, notre société n'offre pas cela aux survivants de l'industrie du sexe.
samedi 5 mars 2011
Une main pour aider ou pour frapper ?
L'autre jour, quelqu'un m'a demandé comment parler à une vieille amie qui avait travaillé comme prostituée. Elles avaient perdu contact pendant un moment mais maintenant, avec le contact ré-établi, elle semble distante, incapable d'accepter amour et gentillesse. Elle semble être en déni de ce qui lui est arrivé en tant que prostituée.
S'autoriser à être vulnérable devant quelqu'un est un acte incroyablement courageux, en particulier si les gens t'ont fait souffrir par le passé et ont joué de tes faiblesses. Positivement dangereux. Mieux, toujours mieux, d'apparaître dur et insouciant et insensible. S'ouvrir, et être honnête, requiert de la sécurité, de la réassurance, et du temps. J'ai vu mon conseiller pendant 6 mois avant de commencer à m'ouvrir à lui. Je devais être aussi sûre que possible qu'il ne me ferait pas de mal, être sûre de son intégrité, de son professionalisme, son implication. Je l'ai testé pour vérifier le moindre indice de jugement ou d'assomptions sur moi pendant très longtemps, et même après tout ce temps, et dans cette situation, je doutais encore, et je ne me sentais toujours pas en sécurité. Le fait que son attitude envers moi reste cohérente tant avant que je m'ouvre que quand j'ai commencé à laisser échapper quelques fragments, m'a permis de continuer. Il n'y a rien de plus rebutant que quelqu'un qui te pousse vraiment à parler avant que tu te sentes prêt, ou que quelqu'un qui te fait taire ou qui ne veut pas comprendre quand tu finis par parler. C'est un parcours de funambule.
Je n'aurais pas pu me presser pour parler de mon passé, en partie parce que retrouver mes émotions après avoir essayé de les effacer dans la prostitution et la toxicomanie a été un processus lent. Et ensuite, avoir les mots et les dire à voix haute sont deux choses différentes. J'avais peur qu'en disant ces choses, cela les rende réelles. Je devrais me rendre compte que ces choses douloureuses et horrifiantes étaient vraiment arrivées, et ensuite devoir faire face non seulement à sa réaction, mais à la mienne aussi.
Je n'étais pas sûre de pouvoir supporter ça. Porter un regard adapté, sobre, à ce qui m'était arrivé était une perspective terrifiante. Mon esprit et les drogues et l'alcool avaient réussi à m'anesthésier suffisamment pendant que ça se passait pour avancer à travers tout ça, de justesse. J'ai réussi à me distancier de mon corps au point de n'avoir plus l'impression qu'il s'agissait de moi. Mais désormais en regardant mon passé, je pouvais ressentir tout ça. Mon corps est passé de l'engourdissement aux tremblements et à la douleur, avec les flashbacks et les souvenirs. Muscles tendus et vacillant. Parfois je vomissais.
Le déni est quelque chose de sournois. Pour survivre en tant que prostituée, il est nécessaire de construire une toile de mensonges, même à soi-même. Si tu ne dis pas que ce sera différent demain, si tu ne te dis pas que tu t'en fiche, que ça n'a aucune importance, que ça ne te touche pas, peut-être même que tu l'as choisi, alors comment peux-tu te lever le matin et faire face aux clients encore et encore. Pour survivre en étant vendue et enfoncée et tripotée et baisée et quand les acheteurs te disent et te forcent à faire des choses dégoûtantes, humiliantes, tu es obligée de transformer cette expérience, et si tu ne peux pas changer ce qui t'arrive physiquement, tu essaies de changer ta perception de tout ça dans ta tête, te distancier, te séparer. Ton corps est en train d'être baisé mais tu t'accroches au déni - je ne suis pas vraiment là, ce n'arrive pas vraiment, ils peuvent faire ce qu'ils veulent à ce corps mais ce n'est pas moi. Essayer de rassembler les morceaux fragmentés de moi en guérison continue d'être un processus lent et douloureux, parce que cela signifie que l'inacceptable m'est arrivé à moi, m'a fait souffrir moi.
J'espère qu'il y aura toujours des gens qui prendront le temps et auront la patience de passer au delà des dégâts pour accéder à la femme à l'intérieur. Je me sens privilégiée que quelqu'un m'ait demandé conseil. Parfois il est difficile de savoir ce qui aiderait, ou si on est dans la position d'essayer d'aider quelqu'un qui est sorti de la prostitution, comment l'aider. Je suppose que je vais simplement dire qu'un peu d'amour et de patience font beaucoup de choses.
D'un certain côté je suis bien placée pour donner un point de vue là dessus, mais de l'autre je suis un peu perdue. Je peux m'identifier à la femme en question, mais je ne sais pas toujours ce dont j'ai besoin, ce qui m'aiderait à avancer. Parfois il est difficile de savoir, quand quelqu'un tend la main, si c'est pour t'aider ou pour te frapper, en particulier quand les expériences passées de mains tendues avaient plutôt à voir avec le second cas.
Je peux toujours être très méfiante envers les gens, les hommes en particulier, qui professent la moindre affection envers moi, et encore plus s'il s'agit d'une inclination romantique. Tu t'habitues à ce que les clients te sortent des phrases bidon pour arriver à leurs fins. Ma première pensée peut toujours être, tu n'obtiendras rien de moi, connard. Evidemment, ce n'est pas une attitude qui conduit à de super relations, donc ça peut mener à une certaine solitude. Parfois, quand les choses vont bien, je peux faire un effort conscient pour éviter de penser comme ça. Mais inévitablement si je suis fatiguée, ou effrayée, ou que j'ai mal, ce sera comme ça par défaut. Les murailles s'élèvent.
S'autoriser à être vulnérable devant quelqu'un est un acte incroyablement courageux, en particulier si les gens t'ont fait souffrir par le passé et ont joué de tes faiblesses. Positivement dangereux. Mieux, toujours mieux, d'apparaître dur et insouciant et insensible. S'ouvrir, et être honnête, requiert de la sécurité, de la réassurance, et du temps. J'ai vu mon conseiller pendant 6 mois avant de commencer à m'ouvrir à lui. Je devais être aussi sûre que possible qu'il ne me ferait pas de mal, être sûre de son intégrité, de son professionalisme, son implication. Je l'ai testé pour vérifier le moindre indice de jugement ou d'assomptions sur moi pendant très longtemps, et même après tout ce temps, et dans cette situation, je doutais encore, et je ne me sentais toujours pas en sécurité. Le fait que son attitude envers moi reste cohérente tant avant que je m'ouvre que quand j'ai commencé à laisser échapper quelques fragments, m'a permis de continuer. Il n'y a rien de plus rebutant que quelqu'un qui te pousse vraiment à parler avant que tu te sentes prêt, ou que quelqu'un qui te fait taire ou qui ne veut pas comprendre quand tu finis par parler. C'est un parcours de funambule.
Je n'aurais pas pu me presser pour parler de mon passé, en partie parce que retrouver mes émotions après avoir essayé de les effacer dans la prostitution et la toxicomanie a été un processus lent. Et ensuite, avoir les mots et les dire à voix haute sont deux choses différentes. J'avais peur qu'en disant ces choses, cela les rende réelles. Je devrais me rendre compte que ces choses douloureuses et horrifiantes étaient vraiment arrivées, et ensuite devoir faire face non seulement à sa réaction, mais à la mienne aussi.
Je n'étais pas sûre de pouvoir supporter ça. Porter un regard adapté, sobre, à ce qui m'était arrivé était une perspective terrifiante. Mon esprit et les drogues et l'alcool avaient réussi à m'anesthésier suffisamment pendant que ça se passait pour avancer à travers tout ça, de justesse. J'ai réussi à me distancier de mon corps au point de n'avoir plus l'impression qu'il s'agissait de moi. Mais désormais en regardant mon passé, je pouvais ressentir tout ça. Mon corps est passé de l'engourdissement aux tremblements et à la douleur, avec les flashbacks et les souvenirs. Muscles tendus et vacillant. Parfois je vomissais.
J'avais l'impression que si je parlais, les émotions pourraient me submerger et je ne pourrais pas y faire face, je ne m'en tirerais pas. Je ferais quelque chose de stupide et foutrais à nouveau ma vie en l'air. J'avais l'impression que je ne pouvais pas regarder un autre être humain dans les yeux et dire ces vérités, ces vérités si dures, à voix hautes. Je pensais qu'il me haïrait. En tout cas je me haïssais. Je pensais qu'il me jugerait, et qu'il dirait que j'avais aimé ça, comme le disaient mes agresseurs. Je pense que le pire pour moi était l'idée que je peignais dans la tête de cet homme des images de moi, des images horribles dans lesquelles j'étais nue et impuissante et humiliée et utilisée comme un pur divertissement. Je me sentais comme s'il pouvait les voir réellement. Parce que je me sentais comme si j'étais vraiment de retour là-bas, il était difficile de me dire qu'il n'était pas en train de regarder comme les autres hommes. J'avais aussi peur, au fond, qu'il ne me croie pas. Mon ex mettait constamment cette peur dans ma tête, et je peux encore me cogner dedans si je ne fais pas attention.
Le déni est quelque chose de sournois. Pour survivre en tant que prostituée, il est nécessaire de construire une toile de mensonges, même à soi-même. Si tu ne dis pas que ce sera différent demain, si tu ne te dis pas que tu t'en fiche, que ça n'a aucune importance, que ça ne te touche pas, peut-être même que tu l'as choisi, alors comment peux-tu te lever le matin et faire face aux clients encore et encore. Pour survivre en étant vendue et enfoncée et tripotée et baisée et quand les acheteurs te disent et te forcent à faire des choses dégoûtantes, humiliantes, tu es obligée de transformer cette expérience, et si tu ne peux pas changer ce qui t'arrive physiquement, tu essaies de changer ta perception de tout ça dans ta tête, te distancier, te séparer. Ton corps est en train d'être baisé mais tu t'accroches au déni - je ne suis pas vraiment là, ce n'arrive pas vraiment, ils peuvent faire ce qu'ils veulent à ce corps mais ce n'est pas moi. Essayer de rassembler les morceaux fragmentés de moi en guérison continue d'être un processus lent et douloureux, parce que cela signifie que l'inacceptable m'est arrivé à moi, m'a fait souffrir moi.
Cela fait quatre ans et parfois je me retrouve encore vidée de toute positivité et de toute chaleur, de toute connexion. Je me sens séparée de moi-même et des autres gens, froide, malveillante et capable d'une auto-annihilation complète. Il y a une très forte pulsion à l'auto-destruction et à la destruction de tout ce qui a pu signifier quelque chose pour moi. On dirait que quelqu'un a versé de la glace dans mes veines et débrancher mon coeur. Je veux éloigner les gens, même si je sais qu'une fois tout ça passé je le regretterai.
Ces épisodes apparaissent quand quelque chose me "déclenche" et me renvoie dans le passé. Je crois qu'en dessous de cette sauvagerie se trouve un monde entier de souffrance et de douleur et plus de perte et de tristesse que j'aurais cru cela possible avant que je fasse l'expérience de la violence et de la prostitution.
J'espère qu'il y aura toujours des gens qui prendront le temps et auront la patience de passer au delà des dégâts pour accéder à la femme à l'intérieur. Je me sens privilégiée que quelqu'un m'ait demandé conseil. Parfois il est difficile de savoir ce qui aiderait, ou si on est dans la position d'essayer d'aider quelqu'un qui est sorti de la prostitution, comment l'aider. Je suppose que je vais simplement dire qu'un peu d'amour et de patience font beaucoup de choses.
mardi 1 mars 2011
La méprisable
J'écoutais la radio l'autre jour et on parlait d’un soldat qui a tiré sur deux de ses camarades, après une beuverie, à cause de son syndrome de stress post-traumatique. Ils parlaient de la façon dont le SSPT peut faire revivre à la victime les traumatismes passés. Leurs moqueries avaient apparemment réactivé chez lui l'expérience d'être la cible d'attaques dans une zone de guerre. Alors, il les a tués.
J'ai reçu un diagnostic de stress post-traumatique il y a quelques années en raison des abus dont j'ai souffert comme prostituée et comme femme battue. Je me souviens de mon thérapeute me disant que des soldats en souffrent souvent, et que les gens qui souffrent de traumatismes graves peuvent aussi le développer. Les symptômes comprennent des flashbacks, des cauchemars, et des déclencheurs.
J’ai tous ces symptômes.
Mais ce que l'expert a déclaré à la radio, et qui a vraiment attiré mon attention, était que les soldats qui ont été dans un conflit armé, ont des difficultés à se réadapter à la vie civile ensuite, restant avec toutes ces images horribles des atrocités qu'ils ont pu voir, imprimées dans leur esprit. Et ils voudront peut-être retourner au service actif et dans un cadre de combat, parce qu'il y aura autour d’eux d'autres hommes qui ont vécu les mêmes expériences et qui comprennent.
Et là, avec cette seule phrase que j'ai attrapée par hasard à la radio, j'ai trouvé une réponse à 4 ans de culpabilité, de honte et de confusion. Depuis que j’ai quitté la prostitution, je me suis parfois sentie tirée en arrière vers elle, en particulier lorsque des gens ont refusé de m'aider, ou m’ont dit que j’avais choisi et que j’avais dû y trouver du plaisir. Il n'y a rien de pire que d’entendre quelqu'un vous expliquer que vous avez tort sur ce que vous ressentez de ce que vous avez vécu, en quelque sorte que vous avez mal compris. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi je me sentais tirée vers l'arrière vers quelque chose que j'ai trouvé si horrible, et j’en suis arrivée à la conclusion que j’ai, à ces moments là, de fortes pulsions autodestructrices.
Mais ce qui a été dit sur les soldats a fait sens pour moi. Depuis que je suis sortie de la prostitution, j'ai trouvé mes expériences invalidées à tous les niveaux, rejetées ou refusées. Encore 4 ans plus tard, je réalise que, presque sans exception (et il ya eu très peu d'exceptions, même parmi les soi-disant professionnels de la santé mentale), je n'ai trouvé personne qui ait compris ce que c'est que de se prostituer. La plupart n’ont même pas essayé.
Donc, le seul endroit où je me suis toujours sentie vraiment comprise, a été parmi les autres prostituées.
Il n’y a pas d’autre situation qui puisse être comparée à la prostitution, aucune qui attire si peu de compréhension, tant de jugements, de haine et de mépris.
Si vous êtes frappée en tant que prostituée, c’est que vous le méritez. Et si vous êtes violée…
Peut-on même violer une prostituée ? Certes, cela signifie seulement ne pas payer, et de toute façon elle aime le sexe sinon elle n’aurait pas choisi d’être là. On m’a dit que j’avais choisi tout cela. Et bien, Angel, qu’avez-vous retiré de tout ça ? Prenez la responsabilité de ce qui vous est arrivé ! Je ne crains pas de prendre la responsabilité des erreurs du passé, mais je réfute le fait que je voulais ce genre de choses. Personne ne choisit le viol.
La prostituée est condamnée, tant par ceux qui la méprisent pour ce qu'elle fait que par ceux qui soutiennent si généreusement (en son nom – ils ne rêveraient pas de le faire eux-mêmes) son droit d’être une femme violée, d’être une prostituée. C’est une situation désespérante.
Sur Radio 4, ni l’expert, ni à vrai dire personne, n’a suggéré qu’un soldat veuille revenir au service actif parce qu’il prenait plaisir à être le témoin des atrocités qui avaient déclenché son SSPT et l’avaient tellement déconnecté de la population civile en général. Où sont cette compassion et cette compréhension quand il s’agit d’une femme prostituée ? Pourquoi lui est-il reproché à elle, parmi tous les autres, d’avoir été blessée et pourquoi lui dire à nouveau qu’elle a choisi parce qu’elle aime ça ? C’est un total manque de compréhension de l'absence de choix, de la dépendance, du désespoir et du traumatisme qui résultent d’être baisée et et utilisée et violée et traitée comme moins qu’un être humain. Comme prostituée, j’étais une poupée humaine à baiser, la seule différence était qu’on s’attendait à ce que je me réjouisse d’être violée et que j’y trouve du plaisir. Une poupée gonflable aurait été traitée avec plus de douceur.
Considérant cela, Il n’est pas étonnant que vous soyez tirée vers l'arrière. Une femme qui a été prostituée est une femme qui ne s'appartient pas. Abîmée comme elle l’est par ce qu'elle a vécu, elle est simplement impossible à accepter. Une vérité trop dangereuse à manier.
Si les femmes utilisées dans l’industrie du sexe n’aiment pas réellement cela, le « droit » de chacun de se masturber sur des femmes dans des clubs de striptease, des magazines, des vidéos et la télévision peut être mis en doute, et la société n’est pas préparée à ce que cela se produise.
Ainsi nous sommes utilisées, puis jetées, un embarras, le rebut humain produit par un système de perpétuelles inégalités et abus.
Etre une ordure humaine ? Maintenant, je sais que c’est de la foutaise.
J'ai reçu un diagnostic de stress post-traumatique il y a quelques années en raison des abus dont j'ai souffert comme prostituée et comme femme battue. Je me souviens de mon thérapeute me disant que des soldats en souffrent souvent, et que les gens qui souffrent de traumatismes graves peuvent aussi le développer. Les symptômes comprennent des flashbacks, des cauchemars, et des déclencheurs.
J’ai tous ces symptômes.
Mais ce que l'expert a déclaré à la radio, et qui a vraiment attiré mon attention, était que les soldats qui ont été dans un conflit armé, ont des difficultés à se réadapter à la vie civile ensuite, restant avec toutes ces images horribles des atrocités qu'ils ont pu voir, imprimées dans leur esprit. Et ils voudront peut-être retourner au service actif et dans un cadre de combat, parce qu'il y aura autour d’eux d'autres hommes qui ont vécu les mêmes expériences et qui comprennent.
Et là, avec cette seule phrase que j'ai attrapée par hasard à la radio, j'ai trouvé une réponse à 4 ans de culpabilité, de honte et de confusion. Depuis que j’ai quitté la prostitution, je me suis parfois sentie tirée en arrière vers elle, en particulier lorsque des gens ont refusé de m'aider, ou m’ont dit que j’avais choisi et que j’avais dû y trouver du plaisir. Il n'y a rien de pire que d’entendre quelqu'un vous expliquer que vous avez tort sur ce que vous ressentez de ce que vous avez vécu, en quelque sorte que vous avez mal compris. Je ne pouvais pas comprendre pourquoi je me sentais tirée vers l'arrière vers quelque chose que j'ai trouvé si horrible, et j’en suis arrivée à la conclusion que j’ai, à ces moments là, de fortes pulsions autodestructrices.
Mais ce qui a été dit sur les soldats a fait sens pour moi. Depuis que je suis sortie de la prostitution, j'ai trouvé mes expériences invalidées à tous les niveaux, rejetées ou refusées. Encore 4 ans plus tard, je réalise que, presque sans exception (et il ya eu très peu d'exceptions, même parmi les soi-disant professionnels de la santé mentale), je n'ai trouvé personne qui ait compris ce que c'est que de se prostituer. La plupart n’ont même pas essayé.
Donc, le seul endroit où je me suis toujours sentie vraiment comprise, a été parmi les autres prostituées.
Il n’y a pas d’autre situation qui puisse être comparée à la prostitution, aucune qui attire si peu de compréhension, tant de jugements, de haine et de mépris.
Si vous êtes frappée en tant que prostituée, c’est que vous le méritez. Et si vous êtes violée…
Peut-on même violer une prostituée ? Certes, cela signifie seulement ne pas payer, et de toute façon elle aime le sexe sinon elle n’aurait pas choisi d’être là. On m’a dit que j’avais choisi tout cela. Et bien, Angel, qu’avez-vous retiré de tout ça ? Prenez la responsabilité de ce qui vous est arrivé ! Je ne crains pas de prendre la responsabilité des erreurs du passé, mais je réfute le fait que je voulais ce genre de choses. Personne ne choisit le viol.
La prostituée est condamnée, tant par ceux qui la méprisent pour ce qu'elle fait que par ceux qui soutiennent si généreusement (en son nom – ils ne rêveraient pas de le faire eux-mêmes) son droit d’être une femme violée, d’être une prostituée. C’est une situation désespérante.
Sur Radio 4, ni l’expert, ni à vrai dire personne, n’a suggéré qu’un soldat veuille revenir au service actif parce qu’il prenait plaisir à être le témoin des atrocités qui avaient déclenché son SSPT et l’avaient tellement déconnecté de la population civile en général. Où sont cette compassion et cette compréhension quand il s’agit d’une femme prostituée ? Pourquoi lui est-il reproché à elle, parmi tous les autres, d’avoir été blessée et pourquoi lui dire à nouveau qu’elle a choisi parce qu’elle aime ça ? C’est un total manque de compréhension de l'absence de choix, de la dépendance, du désespoir et du traumatisme qui résultent d’être baisée et et utilisée et violée et traitée comme moins qu’un être humain. Comme prostituée, j’étais une poupée humaine à baiser, la seule différence était qu’on s’attendait à ce que je me réjouisse d’être violée et que j’y trouve du plaisir. Une poupée gonflable aurait été traitée avec plus de douceur.
Considérant cela, Il n’est pas étonnant que vous soyez tirée vers l'arrière. Une femme qui a été prostituée est une femme qui ne s'appartient pas. Abîmée comme elle l’est par ce qu'elle a vécu, elle est simplement impossible à accepter. Une vérité trop dangereuse à manier.
Si les femmes utilisées dans l’industrie du sexe n’aiment pas réellement cela, le « droit » de chacun de se masturber sur des femmes dans des clubs de striptease, des magazines, des vidéos et la télévision peut être mis en doute, et la société n’est pas préparée à ce que cela se produise.
Ainsi nous sommes utilisées, puis jetées, un embarras, le rebut humain produit par un système de perpétuelles inégalités et abus.
Etre une ordure humaine ? Maintenant, je sais que c’est de la foutaise.
(traduction par Lora, légèrement éditée)
lundi 28 février 2011
Conneries totales
Les conneries qui sont répandues dans la vie de tous les jours puisque faisant partie de notre culture en Grande Bretagne commence à vraiment m'atteindre. Je réfléchissais ce matin en m'habillant (un grand moment de réflexion pour moi) sur tout ce qui se liguait contre moi. Pas seulement moi, mais toute femme qui vit dans notre culture fait face à un choix : rentrer dans le jeu de la pornification, de l'irresponsabilité féminine, en faire partie (en pensant : "Ok, je vois le jeu, je vais y jouer avec les hommes, je vais m'habiller comme ils veulent, me comporter comme ils veulent, et obtenir ce que je veux, c'est à dire être voulue et désirée par eux. Ainsi j'aurai du pouvoir"). Comme si être une poupée gonflable femelle était une façon de gagner du pouvoir. Comment le sais-je ? Je pensais comme ça avant !
Ou alors, penser : je veux quelque chose d'un peu différent. Être traitée comme un objet sexuel n'est pas source de pouvoir, être capable d'attirer des centaines d'hommes qui veulent te baiser n'est pas exactement une mesure du pouvoir. Je veux jouer avec mes propres règles. Je veux être attirante et m'amuser, mais pas attirante selon les règles conventionnelles. Je veux me sentir bien avec mon corps, plutôt que de me torturer parce que je ne suis pas fine comme un bâton avec des faux seins, comme les normes extérieures le requièrent. Je veux traiter les hommes comme des égaux, plutôt que de jouer à des jeux avec eux dans lesquels je les méprise et les dédaigne, et dans lesquels ils me méprisent et me dégradent. Je veux quelque chose qui ne soit pas superficiel, et plus intime que de baiser.
Ou alors, penser : je veux quelque chose d'un peu différent. Être traitée comme un objet sexuel n'est pas source de pouvoir, être capable d'attirer des centaines d'hommes qui veulent te baiser n'est pas exactement une mesure du pouvoir. Je veux jouer avec mes propres règles. Je veux être attirante et m'amuser, mais pas attirante selon les règles conventionnelles. Je veux me sentir bien avec mon corps, plutôt que de me torturer parce que je ne suis pas fine comme un bâton avec des faux seins, comme les normes extérieures le requièrent. Je veux traiter les hommes comme des égaux, plutôt que de jouer à des jeux avec eux dans lesquels je les méprise et les dédaigne, et dans lesquels ils me méprisent et me dégradent. Je veux quelque chose qui ne soit pas superficiel, et plus intime que de baiser.
Ayant opté pour le second choix, après avoir été témoin des dommages destructeurs causés par un jeu basé sur les mensonges et la désinformation impulsés par l'industrie du sexe, je me sens largement dépassée. L'autre point de vue est partout ! Les femmes sont choisies comme actrices à cause de ce à quoi elles ressemblent. Elles posent à peine vêtues dans des "magazines pour hommes", ressemblant exactement à toutes les autres femmes qui y sont - pas de place pour briser le moule ou pour l'individualité ici ! - et parlent de se sentir libérées. Assises dans notre salon, nous ressentons le contraire. Presque tous les films montrent des femmes nues, mais pas des hommes. Presque tous les garages, tous les kiosques à journaux ont des "magazines pour hommes" (la soi-disant porno "softcore", comme si la porno pouvait être "soft" ou inoffensive), tous les clips de chansons font figurer des femmes à moitié nues, la lingerie reprend les codes de la pornographie tout en se prétendant pro-femmes...
Je pourrais continuer ad infinitum. Il n'y a pas moyen d'y échapper, en tant que femme, tu dois te battre pour être vue autrement que comme un divertissement. Et en tant qu'homme tu dois de battre contre l'avis trop commun qui dit que si tu traites les femmes comme des égales, comme des êtres humains et non des objets sexuels, tu n'es pas tout à fait "un homme".
Arrêtons les conneries, prenons des risques et parlons et disons que traiter l'autre comme un ennemi, qu'être manipulé, conquis et rejeté n'est ni sain ni inévitable. Les hommes et les femmes peuvent se battre ensemble et refuser d'avoir leur sexualité dictée par une industrie qui se fiche complètement de la libération sexuelle ou des gens qu'elle utilise, mais qui est purement et simplement une vaste entreprise à faire de l'argent, l'industrie la plus profitable qui ait jamais existé.
Activez-vous. Combattez ces conneries.
lundi 14 février 2011
L'art d'être en deuil... ou d'apprendre à l'être
Je viens de perdre le parent qui me restait, un passage difficile. Bien que pour un oeil non entraîné j'ai l'air de fonctionner tout à fait comme d'habitude, je ne me sens pas bien. Il est difficile de dire comment je me sens. Facile de dire "complètement bouleversée" mais ça ne signifie pas grand chose. Je me sens, tour à tour, déconnectée, seule, en colère, apeurée. Ah, la peur ! Toujours mon paramètre par défaut. J'ai l'impression que ma confiance, ma sécurité, s'est écoulée par la plante de mes pieds, et j'ai peur, tellement peur, de la vie. La peur se montre comme toujours à travers la colère, un tempérament déraisonnable, et un attachement qui jette ceux qui me sont les plus proches et les plus chers au milieu de la secousse d'une guerre : ne m'abandonne pas - dégage ! Consciente, comme je le suis, de mes humeurs, j'ai l'impression que je devrais m'isoler, ramper sous un rocher et laisser les autres tranquilles. Evidemment je ne le fais pas, parce que c'est exactement ce qu'attendent ma toxicomanie et mon alcoolisme.
Je sais quoi faire pour rester clean et sobre mais au-delà de ça, je me sens perdue. Je ne sais pas comment être. Comment fait-on pour être en deuil ? Je sais qu'il n'y a pas de "il faut" mais j'aimerais bien que quelqu'un le rappelle aux gens que je fréquente. Ils sont nerveux et embarrassés au sujet de ce décès, pourtant il n'y a pas besoin : mes mauvaises humeurs ne se manifestent qu'auprès de mes intimes.
Mon corps vibre et ensuite déborde d'émotions inconnues, de pensées non entendues. Je ressens un vaste mouvement de choses dont je réalise que j'en suis au mieux partiellement consciente. De vieilles douleurs reviennent, la prostitution, la violence, la maltraitance. Je suis sur la défensive à nouveau. Le passé, le présent et le futur se cognent les uns dans les autres. Je prends ça au jour le jour, mais quel jour sommes-nous ? Mon sommeil et mes rêves sont trop remplis - trop de choses à intégrer ! La nuit ne détient aucune paix.
Et pourtant, je devrais être reconnaissante pour beaucoup de choses. Je ne bois pas et je ne me drogue pas, je ne me prostitue plus, et je ne suis plus battue et violée comme je l'étais et je n'ai plus peur pour ma vie. Quand on voit les choses comme ça, tout le reste est un bonus.
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