mercredi 4 janvier 2012

Sur les mots en faveur de la prostitution, et autres folies

Je suis tombée sur un argument mis en avant par un membre du Parlement français dans le débat à propos de l'adoption ou non d'un modèle suédois pour la prostitution, visant les clients plutôt que les prostituées. Il ne voyait pas le problème avec la prostitution. Il a dit : la prostitution est le plus vieux métier du monde. S'il n'y avait pas l'exutoire sûr et légal qu'est la prostitution, il y aurait plus d'agressions sexuelles. La prostitution devrait être régulée, pas rendue illégale.

Un examen approfondi montre que cet argument est fallacieux sous tous ses aspects. Prenez le commentaire sur le "plus vieux métier du monde" par exemple. Cela implique que la prostitution est un système bien-fondé simplement en vertu de son historicité. Il y a toujours eu des femmes qui se sont fait baiser pour de l'argent donc tout va bien. Le bear baiting (voir ici) et les combats de gladiateurs sont aussi historiques mais je suis sûre que personne n'irait proposer de les légaliser en utilisant cet argument. La pensée moderne a généralement reconnu beaucoup de pratiques d'antan comme barbares et cruelles, et à raison. Alors nous devrions éliminer ce mode de pensée du "vieux = bon". De toute façon, je ne suis pas sûre qu'être abusée verbalement, physiquement et sexuellement puisse être classé comme une profession.

Cette idée de "plus vieux métier" a aussi l'odeur de l'inévitable : la prostitution a toujours existé, existe et existera toujours. Ceci est tout simplement faux. Il n'y a rien d'inévitable dans la prostitution. La façon dont fonctionne notre société, les "normes" qu'elle accepte et perpétue, sont des constructions sociales. L'industrie du sexe cherche à naturaliser les inégalités entre les sexes pour raffermir sa prise, pour dire c'est ainsi que sont les hommes (ils ont constamment besoin d'un exutoire sexuel), c'est ainsi que sont les femmes (capables de se faire de l'argent en fournissant ce "service"). Une fois que nous voyons quelque chose comme normal ou inévitable, nous cessons de questionner son existence ou sa moralité - c'est ce que l'industrie du sexe attend de nous. Même si on voulait argumenter que la prostitution est inévitable, est-ce que cela nous enlèverait la responsabilité d'essayer de changer cela, d'essayer de l'arrêter, une fois que nous avons reconnu que c'était profondément néfaste ? On peut arguer que les violences conjugales ne seront jamais complètement éradiquées, mais cela signifie-t-il que nous devrions arrêter d'essayer, les décriminaliser, et fermer les refuges ?

Ensuite l'argument de la prostitution qui protégerait des agressions sexuelles, une sorte de valve de sécurité si vous voulez, pour l'homme qui est désespéré. Dire que la prostitution est acceptable parce qu'elle empêche des abus plus sérieux, c'est offrir un groupe de gens - ici les prostituées - et dire, laissons-les être les victimes ici, offrons leur sang à la bête pour que le reste d'entre nous, le groupe social majoritaire, soyons sauvés. C'est créer une sous-classe et justifier leur maltraitance pour protéger ceux qui ont des droits. On leur déniera leur sécurité, leurs droits humains, pour assurer les nôtres. Mieux vaut que ce soient elles que nous !

Cet argument implique que les violeurs et les coupables d'agressions sexuelles ne sont en quelque sorte pas responsables de leurs actions. Ils vont faire du mal à des gens, c'est un fait, alors autant qu'ils fassent souffrir cette femme-là plutôt que cette femme ici qui est socialement acceptable. Souhaitons-nous réellement dire que les actions des gens sont prédestinées, inévitables ? N'est-ce pas les approuver ? Qu'est-il arrivé au libre arbitre ? Et à la responsabilité personnelle ? Si je te frappe, c'est parce que je l'ai décidé. Mon bras n'a pas une force vitale de lui-même. De même si une personne en viole une autre, c'est une décision aussi. À la fin, l'homme qui viole prend une décision. Il n'est pas à la merci de son pénis ! L'homme qui agresse sexuellement prend une décision. Tout comme l'homme qui tabasse. Le système pénal tout entier est basé sur cette compréhension du fait que l'individu est responsable de ses actions.

Si un homme agresse sexuellement quelqu'un, il doit être puni. La loi existe pour nous protéger. Nous ne pouvons pas lui offrir des excuses, dire qu'il n'a pas pu s'en empêcher, et classifier la maltraitance comme acceptable à cause de l'échange d'argent. La pornographie ajoute encore à la naturalisation de ce mode de pensée : "les hommes sont des hommes" et sont fondamentalement différents des femmes, ont besoin de plein de partenaires sexuelles, de stimulation visuelle et d'un exutoire sexuel constamment disponible, que ce soit en utilisant des femmes dans la pornographie ou des femmes en personne, qu'elles soient des prostituées ou des partenaires.

Cet argument implique également que les clients sont des violeurs et des agresseurs sexuels. Si c'est le cas, si on reconnaît que le portrait du client moyen fait dans Pretty Woman était juste un brin optimiste, pourquoi devrions nous attendre de la prostituée qu'elle ait à faire à lui, et ensuite dire, c'est son choix, son problème ? Cet argument fait des prostituées un "mal nécessaire" comme exutoire pour les désirs sexuels frustrés de pervers violents.

Puis nous avons l'idée de la régulation de la prostitution. Dire que nous devrions légaliser la prostitution et la réguler, c'est sous-entendre qu'il existe une chose telle que la sécurité pour une prostituée. C'est dire, si on te met dans une jolie chambre avec un adorable couvre-lit, tu peux te faire baiser sans problème : rien de mal ne pourra t'arriver. En réalité, tu peux changer le décor mais tu ne peux pas changer la nature de l'acte. La prostitution est une histoire de pouvoir : le client a le pouvoir parce qu'il a l'argent et il a la force physique de son côté. La prostituée est l'objet de ses fantaisies, sa poupée gonflable à utiliser et maltraiter comme il veut. La nature même de l'acte est agressive.

Il n'existe pas de prostitution sûre, où qu'elle puisse prendre place. Au final il y aura toujours une inégalité, une femme nue et vulnérable et un homme (ou peut-être plus d'un, ça dépend), sa présence même étant au service de son plaisir sexuel, quoi qu'il en coûte. Et la sécurité implique des limites, des frontières, et un soutien. Où sont les limites quand un client baise une prostituée ? Quand il retire le préservatif quand il est derrière elle, même sur un joli couvre-lit, où est son soutien ? Est-ce qu'avoir une jolie réceptionniste ou quelqu'un à la porte l'aide quand elle est seule avec lui et qu'il fait ce qu'il veut ? Ou quand il la baise plus fort parce que ça lui fait mal, s'enfonce plus loin dans sa gorge pour la voir avoir des haut-le-coeur ? Il peut tout aussi facilement la violer, tout aussi facilement lui faire mal, dans une jolie chambre avec un joli couvre-lit, tout aussi facilement que dans un coin de rue. Cela offre simplement un vernis de respectabilité à l'acheteur, et au proxénète. La prostituée n'en est pas mieux lotie. Elle aura toujours le fardeau d'avaler ce qu'il lui a fait, de ne rien dire, sa honte à elle et pas à lui, sa faute à elle d'avoir été là. Les mots qu'il chuchote dans son oreille, lui disant toutes les choses perverses qu'il veut lui faire, ne seront pas différentes pour la femme. Elle est là pour son plaisir, sa gratification sexuelle, quoi que cela signifie. Point final.

Dans le contexte de la prostitution légalisée, le proxénète devient un businessman, l'acheteur un client. Tout le monde respire tranquillement, sans aucun scrupule, parce que les préjudices sont devenus invisibles. Les dommages faits aux prostituées deviennent invisibles parce que le langage avec lequel en parler a disparu. Nous utilisons déjà bien assez peu de vocabulaire réaliste pour débattre de la prostitution. La discussion tend vers le néant, étant limitée à des concepts abstraits de libération, empowerment et choix. Revenez à la réalité !

Les demandes de légalisation de la prostitution et de sa régulation sont purement dans l'intérêt des proxénètes et des clients. 68% des femmes dans la prostitution souffrent de Syndrome de Stress Post Traumatique, au même taux que les victimes de torture et les vétérans de guerre (voir www.object.org.uk). Réguler la prostitution n'est pas la réponse. Lever les mains en l'air et dire que c'est inévitable n'est pas la réponse. Eduquer les gens sur les réalités de la prostitution, en abandonnant les bêlements insensés et aseptisés sur le choix, la libération, l'empowerment pour les femmes, et en offrant de vrais choix aux femmes qui se retrouvent dans des situations désespérées, c'est cela dont on a besoin. Tant que les femmes ne connaîtront pas les réalités de la prostitution, elles continueront à y être vulnérables. Tant que les femmes ne voient pas d'autres options quand elles font face à des problèmes de santé mentale, de pauvreté et d'addictions, elles continueront à être vulnérables. Et tant que les femmes ne reconnaîtront pas la nature personnelle de la prostitution dans toute sa gloire - sperme et peur et agression et douleur et humiliation, cicatrices physiques et mentales, clients qui ne ressemblent en rien à Richard Gere - beaucoup continueront de se battre pour le droit des femmes à continuer à être maltraitées et à subir du tort dans la prostitution.

Ne vous battez pas pour cela en mon nom. Sachez la vérité : vous vous battez pour les droits des proxénètes et des clients. C'est de la pure folie.

mardi 3 janvier 2012

Pretty woman ?

J'ai récemment redécouvert ce texte, que j'avais écrit il y a un moment. Une lettre de rappel de la gratitude d'être sortie de l'industrie du sexe et en guérison de ma toxicomanie...

Avance rapide d'un an et je suis sortie, debout éveillée et loin de mon partenaire. Enfin, loin, au moins ; je ne peux pas dire que je me sois relevée. En réalité je continue à jouer le jeu, bien que ce soit dans un autre environnement, entourée d'autres personnes, à un autre moment. Je ne suis plus l'objet de sa violence, des punitions qu'il distribuait, je ne suis plus forcée à performer pour ses amis, à payer pour l'alcool et les drogues qu'il utilise, mais je suis toujours piégée. Ma jambe a été prise dans le piège et elle n'en ressort pas. J'ai toujours ma propre petite habitude à laquelle je dois subvenir, les drogues et l'alcool, les drogues ont un prix et ce prix c'est moi. Je suis trop foutue avec les hommes, trop foutue avec les drogues et l'alcool et les répétitions de la violence passée pour pouvoir trouver un job normal. Je me sens merdique et sans valeur, et donc je me retrouve à me tourner vers la seule industrie où tout ça est plus ou moins un pré-requis pour travailler. Je suis devenue une prostituée, une pute, une travailleuse du sexe ; le nom varie mais le travail est le même. Je me dis que je peux fermer mon esprit, que ça ne m'arrive pas vraiment, j'ai un faux nom pour le travail, ce n'est que jouer la comédie à nouveau, rien qu'un autre rôle, ça ne m'affectera pas, ces connards ne m'atteindront pas. Je passe mon temps à me dire que si je me le répète assez, ça deviendra peut-être vrai.

Je travaille dans un salon de massage, je vois jusqu'à 8 hommes par jour. Parfois il y a tout juste le temps de descendre à la salle de bain exiguë et s'éponger, mettre un peu de gloss, boire un peu de vodka et ensuite il faut remonter pour le prochain acheteur. C'est vraiment incroyable pour moi d'en être arrivée là, que ma vie en soit arrivée là, moi qui avais le monde à mes pieds, qui étais major de promo, qui pouvais être n'importe qui, n'importe quoi, aller n'importe où. Comment en suis-je arrivée ici, à vendre mon corps à 45£ la passe, avec des hommes à qui je n'accepterais normalement même pas de dire l'heure, pour qu'ils éjaculent sur mes seins ou sur mon visage (ils disent qu'ils ont mal visé) ?

Ca ne devrait pas me surprendre, pas après tout ce qui s'est passé avec mon partenaire, pas avec l'addiction et les problèmes de santé mentale auxquels j'ai du faire face, mais ça me surprend quand même. J'avais une longue chute à faire. Oh comme les puissants sont tombés ! C'est plutôt ironique aussi que je sois en train de me vendre comme ça à ce moment là, quand je suis en train de perdre mon apparence à cause de l'alcool et des drogues. J'ai cet aspect bouffi, pâle avec les joues rouges qu'ont tous les alcooliques d'une certaine ferveur. Je suis plus grosse que je ne l'ai jamais été et pourtant des hommes me paient pour du sexe. Ca me rend presque joyeuse, d'une manière amère et perverse, mon ex me disait toujours que personne ne serait attiré par moi si je me laissais aller, on ne voudrait pas que tu deviennes encore plus une grosse vache que tu ne l'es déjà, n'est-ce pas ? Je lui ai prouvé le contraire.

Ou peut-être pas. Les hommes qui viennent ici ne sont pas exactement Richard Gere. Ce n'est pas comme si ils avaient le choix entre les femmes. La plupart sont vieux, la plupart sont des enfoirés de bâtards immondes, la plupart haïssent les femmes parce qu'elles les rejettent et ils ont des objectifs à atteindre. Ceux-là sont les pires. Ils agissent comme des sadiques, ils me font mal volontairement, pour s'exciter. Je ne réponds pas, j'ai mal mais je ne réagis pas, et ils détestent ça et ils me font encore plus mal. J'avais résolu après mon ex de ne jamais montrer à un homme qu'il me faisait souffrir, lui et ses potes faisaient des trucs exprès pour me faire pleurer. La honte que je ressens en pleurant devant eux, en leur donnant ce plaisir (mes larmes les faisaient rire) reste avec moi. La honte et les cicatrices sont restées avec moi.

J'ai des cicatrices sur tout le corps, le dos de mes jambes, mes cuisses, mon ventre, mes fesses. Il m'a plusieurs fois blessée avec des tessons de verre, il me battait fréquemment et sévèrement, parfois avec une ceinture. Chaque fois que je prends une douche, chaque fois que je me regarde, elles sont là, c'est comme s'il était toujours là alors que je suis partie loin de lui, il a laissé ses traces sur moi, le sang et le sperme ont peut être été lavés mais le sentiment de saleté reste, parfois j'ai l'impression que les cicatrices me brûlent, un signe que sa présence malveillante ne sortira jamais de ma vie. Les acheteurs s'en foutent, leur regard est fixé : seins, trous, c'est tout ce qui les intéresse.

J'ai des flashbacks, j'ai des nausées et je tremble quand ça m'arrive, j'ai l'impression d'être de retour là-bas avec mon ex, ma poitrine et ma gorge se compriment et j'ai l'impression de ne plus pouvoir respirer, je suis étouffée, étranglée, on me vide de ma vie. Parfois, je m'évanouissais quand ça arrivait pour de vrai. J'ai encore les ressentis. J'ai l'impression de devenir folle. Je dors avec la lumière allumée. L'alcool m'assomme, j'en suis à un litre et demi de vodka par jour plus des extras, mais je me réveille la nuit, les draps du lit trempés de sueur, le coeur battant violemment à toute vitesse. J'entends des voix, la voix de mon ex et les voix des autres hommes qui m'ont utilisée, elles sont si réelles que j'ai du mal à croire qu'il n'y a personne ici. Je m'asseois par terre à côté des toilettes, tremblant et vomissant mes tripes.

Parfois je demande à Dieu de me sortir de là, je l'implore, je tombe à genoux et dis, hey Dieu, si tu es vraiment là haut, s'il te plaît aide-moi à me sortir de cette merde. Je marchande et je fais des promesses, aide-moi à arrêter de boire, à me remettre à l'endroit et je ferai tout ce que tu veux Dieu, n'importe quoi, mais s'il te plaît aide-moi. Face à un silence assourdissant, je suppose que Dieu me déteste, ce qui me paraît cohérent : j'ai l'impression d'être l'antéchrist.

dimanche 1 janvier 2012

À propos de choix : cages invisibles et pièges langagiers

Ca semble si simple quand ils le disent, si raisonnable. S'il la frappe, elle devrait le quitter, et si elle ne le quitte pas, c'est son choix et son problème. Si elle n'aimait pas ce qu'ils lui font dans la pornographie, elle ne sourirait pas et ne dirait pas baise moi plus fort, et elle ne choisirait pas d'en faire partie. Si elle ne se faisait pas plein d'argent dans la prostitution (escort et lapdance inclus, c'est la même chose), elle ne choisirait pas d'en faire partie.

Choix.

Le voilà, ce petit mot, si petit et apparemment innofensif. Un mot librement crié sur les toits, sans tenir compte de la maltraitance des femmes. Quel coup pour les femmes qui sont vendues, piégées dans la violence !
Ce petit mot, "choix", est la clé pour que la société puisse se laver les mains de toute responsabilité, de toute empathie, de toute tentative de s'intéresser ou de comprendre les femmes qui vivent une demi vie.

On aime le mot "choix" ici en Occident. On s'accroche tellement fort à nos choix et nos libertés, nos droits. Nous oublions qu'avec les droits viennent les responsabilités. La liberté est une belle chose, tout comme le choix. Mais nous oublions que certains choix sont moins libres que d'autres, que certains choix faits librement nous limitent ensuite nous ainsi que nos futurs choix, nous piègent et finissent par détruire notre liberté.

Ces choses sont rarement aussi simples qu'elles en ont l'air. Supposer qu'elles le sont et que nous comprenons les femmes dans des situations complexes, généralement sans prendre le temps de les connaître, de leur demander, de les comprendre, c'est leur rendre un très mauvais service. C'est poser un jugement, sous-entendre qu'elles sont stupides, les blâmer et leur attribuer la faute, à ces femmes qui sont coincées dans le système, les jambes prises dans le piège.

Si nous disons qu'une femme qui reste dans une relation violente devrait simplement partir, nous impliquons qu'elle le peut, qu'elle a la liberté de faire ce choix autant qu'un autre choix parmi des choix variés. C'est ignorer, ou écarter consciemment, les autres facteurs qui sont en jeu ici : l'instabilité financière, le problème de l'endroit où elle va aller, si elle a quelqu'un qui lui offre un soutien émotionnel et matériel, sa santé mentale... Les femmes qui subissent une situation traumatisante, telles qu'une femme battue ou une femme dans la prostitution ou la pornographie, seront traumatisées. C'est peut-être évident, mais c'est largement ignoré. C'est rarement quelque chose qu'on voit pris en compte dans les conversations autour de la maltraitance des femmes. Devrions-nous châtier les personnes traumatisées parce qu'elles n'ont pas les pensées assez claires ?

Quand ton estime de toi t'est arrachée jour après jour par ce que ton partenaire te dit, par ce qu'il te fait, tu sens que tu ne peux plus continuer comme ça, que tu ne peux pas t'en sortir toute seule. Il te traite comme de la merde et te dit que tu es une merde et que tu le mérites, et tu entends les voix de complets étrangers en choeur avec lui, disant que tu dois aimer ça sans quoi tu ne retournerais pas près de lui. Ou alors ils ne te croient pas : il est si gentil ! Vu de l'extérieur en tout cas. Tu t'en prends à toi même, résultat de l'humiliation et de la souffrance, tu t'éloignes des gens, et à mesure que tu t'estompes il prend de plus en plus de place. Les gens extérieurs voient ce qu'ils veulent et te jugent toi - tu n'es plus aussi sociable maintenant, maintenant que tu sais ce que les gens peuvent te faire, ce qu'ils pensent de toi. Ton manque de confiance, qui est une conséquence directe de la maltraitance, joue maintenant contre toi, te discrédite encore plus. Tu deviens invisible.

Face à la maltraitance, peut-être que tu as bu un peu plus ou que tu as utilisé des drogues pour éloigner la souffrance, n'importe quoi qui puisse aider. Un choix ? Peut-être au début, mais ensuite tu ne pouvais plus t'arrêter. Jusqu'à 95% des femmes dans la prostitution sont des utilisatrices problématiques de drogues (voir www.object.org.uk pour les statistiques). Les deux choses vont main dans la main, l'auto-maltraitance et la maltraitance, et le besoin d'argent t'y piège. 74% des femmes citent la pauvreté comme la motivation principale pour entrer dans la prostitution. Les femmes qui subissent des violences conjugales peuvent se retrouver piégées par les problèmes financiers, et sans domicile si elles partent.

J'ai entendu dire qu'il y a de l'aide là dehors, et que donc si les femmes ne s'en servent pas, c'est que c'est leur choix. Une femme abattue, qui ne fait que survivre, qui se concentre uniquement sur là-dessus, n'est pas toujours dans le meilleur état d'esprit pour évaluer les options, pour voir les choix, et n'est pas toujours assez forte pour agir. Vivre dans la peur constante est terriblement débilitant.
Les études montrent que le moment le plus dangereux pour une femme qui vit des violences conjugales, c'est quand elle décide de partir. Les femmes battues ne sont pas stupides - nous apprenons vite, nous nous dissocions et nous engourdissons, nous vivons dans le déni parfois, juste pour survivre. C'est difficile d'appeler à l'aide quand tu as été abattue, quand tu as fait confiance aux mauvaises personnes par le passé, quand tu risques de vivre encore plus de violence, quand tu as peur qu'il te tue, peut-être qu'il t'a dit qu'il le ferait ou bien tu sais de quoi il est capable. J'avais essayé de partir avant d'avoir eu la chance de trouver un abri, et la leçon qu'il m'a donnée après ça, quand il l'a découvert, m'est restée. Je n'ai pas pu marcher pendant des jours.

Choix, choix, choix, hein.

Tant que la discussion autour de la prostitution et de la pornographie est formulée dans le langage de l'amusement, de l'empowerment et de la libération, tant que les femmes qui ont été utilisées et abusées par l'industrie continuent d'être rendues muettes et invalidées, le langage du choix n'a aucun sens. Nous vivons dans une culture qui malmène les femmes, où les collégiennes rêvent d'être des mannequins glamour, où la réalité de l'industrie du sexe est recouverte d'un vernis de respectabilité, avec des porn stars dans des émissions télé, des histoires pro-industrie du sexe dans les magazines féminins et l'attente d'argent facile et de divertissement innocent - juste un job comme n'importe quel autre.

Je ne connais aucun métier en dehors de la prostitution et de la pornographie où un corps et un esprit sont autant maltraités, où des étrangers te baisent par tous les trous et de toutes les façons possibles, où 68% des femmes vivent un Syndrome de Stress Post-Traumatique du même genre que ceux des victimes de torture et des vétérans de guerre, où la violence est la routine, où tu es verbalement, physiquement et sexuellement abusée pour faire jouir les autres. Des hommes ont craché dans ma bouche, m'ont traité de pouffiasse, de salope, de pute, m'ont dit que je n'étais bonne qu'à ça, qu'ils aimeraient me tuer après avoir fini de me violer, on m'a dit de performer pour la caméra ou alors on me donnait des cachets pour "m'aider" à me relaxer. Je pourrais continuer pendant des pages. La maltraitance était sans fin.

Il faut que l'on fasse en sorte que le langage autour de la violence envers les femmes reste réel. Changez le langage et vous réduisez le débat au silence. Face aux problèmes de santé mentale, à la pauvreté, à la violence, à la désinformation et à la toxicomanie, le langage du choix n'a aucun sens. Nous devons rendre les réalités visibles. Sur la pornographie et la prostitution nous devons dire la vérité et ne pas l'aseptiser : il s'agit d'argent et de pouvoir, d'inégalités et d'imposition de souffrance, d'agressivité et de sperme, de corps de femmes vendues et maltraitées. Il s'agit de ce qui arrive à la femme ensuite, si elle a la chance de s'en échapper : cauchemars, attaques de panique, reviviscences, problèmes de confiance, dissociations, addictions, sérieuses cicatrices physiques et mentales qui mettront des années à guérir, et ne seront jamais oubliées.

La prochaine fois que nous entendons quelqu'un porter allègrement des jugements sur des femmes, et condamner leurs choix, nous devons changer de langage. C'est inconfortable, et cela doit l'être. Tant que nous continuons d'utiliser de façon simpliste le mot "choix" à propos des femmes dans la prostitution et la pornographie, nous nous lavons les mains de toute responsabilité. Cela signifie que je peux justifier ma consommation de pornographie, profiter de pouvoir en rire et me branler dessus, sans culpabilité.
Si l'industrie du sexe est aussi puissante, aussi omniprésente, aussi généralisée, c'est grâce à notre complicité, notre déni. Nous devons briser ce déni, et la première façon de fissurer l'armure est d'arrêter de s'accrocher à la défense simpliste de la maltraitance des femmes en disant que c'est un choix.

mardi 29 novembre 2011

Sans honte

J'ai ressenti beaucoup de honte ces derniers temps. Mais alors je me dis, la honte de qui ?

Et je pense à...

La continuelle objectification sexuelle des femmes partout. Pas d'échappatoire, pas de moyen de s'en éloigner, au cinéma, dans les films, à la télé, dans les magazines "pour hommes", les magazines féminins, les magazines porno, les pubs, les clips, les pop-ups sur internet, le spam, les dvd porno, même la radio et les livres. Partout est célébrée la soumission des femmes, l'inégalité définie comme naturelle et célébrée, c'est leur but à elle et lui. Elle veut être utilisée maltraitée et sexualisée tout autant qu'il veut l'utiliser la maltraiter et la sexualiser.

La domination de quelques voix. Jenna Jameson, un "succès" du porno qui s'est fait pas mal d'argent là-dedans, l'exception et pas la règle, membre d'une minuscule mais puissante minorité de pantins de l'industrie du sexe, des femmes dont les voix sont utilisées pour défendre sa bonne marche. Ils utilisent des femmes comme Jenna pour nous dire à quel point le porno est bon pour nous, même pour les femmes qu'il utilise. Vous voulez être Jenna Jameson ? Violée en groupe et laissée pour morte quand elle était adolescente, et elle ne voit pas le rapport. Nous avions besoin de thérapie et à la place on s'est littéralement fait baiser encore et encore pour le profit et le plaisir des autres. Maintenant nous avons du mal à nous confier en thérapie.

C'est un cercle vicieux : je me sens sale et honteuse donc j'accepte d'être traitée comme sale et honteuse, ce qui me fait me sentir sale et honteuse. Piégée pour les gains des proxénètes et des clients, pour le plaisir du client de l'enregistrement de ma maltraitance, un dvd "adulte" ou des photos.

La honte de qui ? Des proxénètes et des clients. Je pensais que c'était ma honte. Ma honte ? Mon cul. Littéralement.

lundi 28 novembre 2011

Noyade


Et je sens les mots s'échapper, je trouve mon corps incapable de répondre, je sens mes mâchoires se serrer. Mes lèvres semblent être collées l'une à l'autre, comme si j'étais bâillonnée, muette et ligotée. Je suis entièrement impuissante, figée comme un lapin pris dans la lumière des phares. Mes pensées filent à toute allure ou alors se vident : soit je suis trop présente dans ma tête soit je suis absente, emportée dans une vague de néant. Les pensées sont alors lentes, détachées : celles d'un observateur, à peine intéressé. À l'autre extrême, je me sens complètement piégée, enchaînée à ce corps et handicapée par lui : je lui commande de bouger et il ne le fait pas, je crie dans ma tête à mes lèvres de bouger mais elles ne le font pas. J'ai l'impression de me noyer sans pouvoir crier à l'aide. Je peux cligner des yeux, mais ça s'arrête là.

La cause de cette réaction de renfermement extrême ? N'importe quelle chose qui puisse me rappeler le pire de mon passé. Ma tête et mon corps titubent en revivant le traumatisme, je suis submergée par lui, engouffrée en lui. Je prie pour avoir la réaction de détachement : l'autre est trop douloureuse, trop solitaire, pour être supportable. Quand c'est arrivé en thérapie l'autre jour, je me suis retrouvée piégée dans mon passé, des images torturantes de ma maltraitance brûlant dans mon esprit et dans mon corps, infirme et seule.

Je ne veux plus retourner là-bas toute seule.

Tout est connecté. Une pensée, un souvenir en déclenche un autre et encore un autre et c'est parti, un cercle d'horreur s'élargissant sans cesse devant mes yeux seulement, dans ma tête seulement. Je veux crier "aidez-moi, s'il vous plaît aidez-moi, soyez là avec moi, aidez-moi à sortir de là", mais aucun mot ne vient. Mes lèvres restent soudées, imperméables à mes ordres d'ouverture.

Cela ne devrait pas me surprendre de devoir parfois lutter pour ouvrir la bouche, que ce soit pour manger ou pour parler. Ma bouche a été gravement maltraitée quand j'ai été vendue : je m'étranglais et vomissais sur bite après bite enfoncée dans ma gorge, les poumons en feu, les yeux dégoulinant. En situation ressentie comme risquée, ma bouche refuse de coopérer.

Pour ce qui est des mots, de parler, d'appeler à l'aide, cela ne devrait pas me surprendre non plus. Quand j'ouvrais ma bouche je risquais son poing, alors j'ai arrêté de parler. Et les mots me manquaient de toute façon, étaient inadéquats de toute façon, s'enfuyaient de toute façon. Comment transmettre la terreur qu'est le viol collectif ? Comment transmettre la dégradation que tu subis chaque jour en étant frappée, en étant vendue. Les récits deviennent disjoints à cause des blackouts. Les émotions ? Mon dieu, tu n'as aucune idée de ce que tu ressens. De la peur au-delà de toute description, de la souffrance au-delà des mots, l'engourdissement d'aller encore au-delà de ça, au-delà.

Tout s'effondre au final. Tu te détaches et tu t'observes battue, violée, au bord de la mort. Tu n'as aucun pouvoir là-dessus, aucune échappatoire. C'est un peu comme observer le monde de sous l'eau, à distance : le son semble éloigné, les actions semblent ralenties. Un accident de voiture en slow motion, sans l'émotion.

Puis le dégoût revient dans ton corps, dans les émotions, tu vois à nouveau avec tes yeux, tu entends avec tes oreilles, tu ressens ce qu'ils font. De retour dans la peur et les pensées qui filent, les tremblements et l'être. Réunie avec ton corps, la douleur revient à toute vitesse et t'étouffe. Ta poitrine se comprime, ta gorge se noue.

Mon expérience du syndrome de stress post-traumatique est alors une exacte reviviscence de la façon dont j'ai vécu le traumatisme d'être prostituée à l'époque. La fluctuation entre le détachement et la trop-présence reste là, alors que les circonstances extérieures de ma vie diffèrent. Je ne suis plus physiquement sujette aux abus que j'ai subis. Mais les cicatrices mentales restent, et ont un effet physique. Elles me handicapent comme elles le faisaient à l'époque, mais n'ont plus aucun but à présent. À l'époque, c'était ce que mon esprit et mon corps faisaient pour survivre. Maintenant, cela sert à m'isoler.

La confiance ne me vient pas facilement, et pour de bonnes raisons. Mais à présent j'en ai plus besoin que jamais. J'ai besoin d'être honnête et d'appeler à l'aide. Et j'ai besoin de beaucoup d'aide. Je doute que ce travail puisse être vite fait bien fait. Tant que je suis incapable d'ouvrir la bouche, je remercie Dieu d'être capable d'écrire. Sans cette soupape de sécurité, je serais comme j'étais à l'époque : complètement foutue.

samedi 26 novembre 2011

La destruction m'appelle : viens par là...

J'ai parfois un besoin irrésistible de littéralement me détruire, de me faire mal encore et encore, de me déchirer en lambeaux. Pour me punir. C'est comme si j'avais internalisé ce qu'ils m'ont dit : tu le mérites, tu aimes ça, tu es faite pour ça - tu ne vaux rien ! Pouffiasse ! Sale cochonne ! Salope ! Pute ... etc. Il y a une part de moi qui se sent horriblement sale et ravagée, sans espoir de réparation, ce qui rend toute tentative de changement incroyablement futile.
Mon thérapeute m'a dit un jour, en faisant face à un fléau tel que celui que tu as vécu, la plupart des gens choisissent une option entre les deux suivantes : détruire les autres, et donc perpétuer le mal, ou s'autodétruire. J'ai choisi la seconde, évidemment. Je croyais que la méchanceté, la haine et l'agressivité, et la perversité, qui appartenaient aux hommes qui m'ont utilisée, faisaient partie de moi. Il n'y avait aucune limite : rien ne m'appartenait, rien n'était sacré, il n'y avait rien qui ne puisse être piétiné et souillé. Leurs mots tournaient dans ma tête, leurs mains possédaient mon corps, leurs fluides corporels sur moi et en moi, ma souffrance leur orgasme. Ils me consommaient. Pas étonnant alors que j'aie pu être confuse sur ce qui était à eux et ce qui était à moi. Dégradation après dégradation, coup après coup, viol après viol. C'était toujours ma faute, de ma faute si j'étais frappée pour ne pas avoir coopéré, pour lui avoir fait honte, pour l'avoir mis en colère, ma faute si j'étais violée parce que je l'avais mérité, j'aimais ça, j'étais une salope de toute façon, je l'avais bien cherché.
Ils m'ont dit que c'était de ma faute, et je les ai crus. Leurs voix étaient plus fortes, plus persistantes, plus cruelles, jouant sur mes peurs, sur mes doutes, que le petit murmure dans ma tête qui disait ce n'est pas normal, ce qu'ils font et disent n'est pas normal. Ils m'ont dit que j'étais sale et ça collait avec mon expérience : je me sentais sale, une collection de trous à baiser et dans lesquels et sur lesquels on éjacule. Ils m'ont dit que j'étais une moins que rien : je me sentais moins que rien, jetable, quand un homme après l'autre m'utilisait et ensuite me lâchait, une épave battue, pour me laver, pour me rendre décemment présentable pour la prochaine baise. Ils me disaient que j'aimais ça, et je pensais, non je n'aime pas ça, mais je me suis retrouvée à dire que j'aimais ça, me rendant complice, pour essayer de rester en sécurité, essayer d'éviter encore plus de violence.

Parfois je me disais je ne peux tout simplement pas en supporter plus, plus de cris, plus de coups, plus de punition. Tout sauf ça, je ferai n'importe quoi. Et c'est ce que j'ai fait. La honte reste avec moi, l'auto-dénigrement reste avec moi. Pour survivre à ce qui se passait, je me disais que ça n'avait pas d'importance, que je n'avais pas d'importance, ce corps n'est pas vraiment moi. Incapable de m'éloigner de cette situation, juste pour survivre, j'ai fini par internaliser l'attitude de mes abuseurs, déniant mes propres sentiments et mes propres droits et ma propre humanité. Sachant que je pouvais mourir ici, mais incapable d'y changer quoi que ce soir, quand je m'en rapprochais, je me détachais de moi-même, et je me disais, ainsi soit-il. Tellement fatiguée, tellement fatiguée de la peur et de la souffrance et de l'horreur quotidienne d'être vendue.
C'est un processus long et douloureux de me dire que j'ai de l'importance, que ce qui m'a été fait a de l'importance, et de vraiment le croire. Il reste une habitude en moi qui rend ça beaucoup plus facile de dire, particulièrement quand je suis fatiguée et en lutte et souffrante comme je le suis maintenant, ça n'a pas d'importance : rien de tout ça n'a d'importance et surtout pas moi, et je me fais mal à nouveau. Pour me détacher de ce corps, comme je le faisais alors, pour me séparer, pour en être débarrassée, pour en détruire la moindre parcelle, mais ce mal a laissé ses marques sur moi, sur Angel, en la forme de cicatrices et de mémoire corporelle, d'associations. Effacer le passé serait effacer le corps, m'effacer moi, me supprimer.

J'en suis venue à comprendre, bien que cela ait pris du temps, et que cette pulsion de me faire souffrir, de me punir, reste forte, que c'est une émotion déplacée. Je ne veux pas effacer Angel, et je ne le devrais pas. Je veux juste ne plus me sentir sale, me sentir honteuse, me sentir minable. Je me sens toujours impuissante face à l'industrie du sexe. Mais je peux voir que ce n'est pas à moi de porter cette honte. Je peux voir que la saleté et la culpabilité et le blâme vont aux hommes qui m'ont utilisée et m'ont vendue. Pour autant, les sentiments, oh les sentiments... ils mettent un peu de temps à rattraper la raison. Tant que je continue de faire les bons choix - parler de tout ça, écrire sur tout ça - je n'ai pas besoin d'agir ces pulsions. Je ne me suis pas désintoxiquée pour me foutre en l'air d'une autre façon.
Vous savez ce qui a besoin d'être détruit ? L'industrie du sexe avec tous ses mensonges et ses abus. J'ai la pleine intention de faire tout ce qui est en mon pouvoir pour aider ce processus.

lundi 21 novembre 2011

Encore du porno

Je conduisais l'autre jour et j'ai entendu une émission de radio sur le VIH. Ca m'a fait penser aux pratiques de safe-sex et à la pornographie. Les acheteurs veulent voir le contact de peau à peau, des pénis dégainés, et du sperme - beaucoup de sperme. Le "bare-back" (sex sans préservatif) est la norme.

Le sexe non protégé n'est pas sans risque. Mais les actes sexuels dans la pornographie servent tous à augmenter ce risque : sexe anal, sexe avec de multiples partenaires, actes sexuels brutaux (sexe oral inclus), ass-to-mouth, anal-vaginal, bukkake (sur le visage)... tout ce qui peut causer des déchirures augmente le risque de transmission de VIH et hépatites. À cause de l'agressivité d'une si grande partie de la pornographie, et de la pénétration prolongée, y compris avec des objets ou des poings, les risques de déchirures sont grandement augmentés. Les anciennes blessures, de la dernière fois, peuvent se rouvrir à nouveau quand on est utilisée à nouveau. Tellement douloureux (j'ai vécu ça), et à risque.

Les prétendues "visites médicales" imposées dans certains milieux de l'industrie (largement pour apaiser la conscience du public) sont plus que risibles. On prescrit quotidiennement des antalgiques aux femmes dans la pornographie pour les "aider" à travailler, et bien plus utilisent l'alcool et les drogues pour engourdir la douleur. Le résultat c'est que même quand la femme est physiquement abîmée dans la fabrication de pornographie, elle est moins à même de le ressentir dans toute son intensité et donc d'arrêter et donc de se prévenir de plus de dégâts. Cela supposerait bien sûr qu'elle soit dans une position d'arrêter ce qui lui arrive, ce qui souvent n'est pas le cas. Même quand une femme n'est pas ouvertement sous la coupe d'un proxénète, il y a beaucoup d'autres moyens de la piéger à s'engager dans des actes sexuels qu'elle ne souhaite pas. L'alcool et les drogues affectent l'inhibition et la conscience, laissant la femme plus ouverte que jamais à la maltraitance. On peut lui dire que le contrat qu'elle a signé requiert qu'elle fasse certaines choses, ou son agent peut la pousser à performer des actes plus extrêmes pour la caméra (ça lui fait plus d'argent).
Difficile d'imaginer une femme dans une scène de gang bang, entourée d'hommes, et probablement avec un pénis enfoncé dans sa gorge, comme étant en position de dire "stop, vous me faites mal". En effet, la peur et la souffrance visibles sur le visage des "actrices" porno sur bien des DVD attestent clairement que ce n'est pas le cas. Elle peut avoir désespérément besoin d'argent et donc être vulnérable à la pression quand on lui dit de faire plus de choses déplaisantes pour plus d'argent. Ou alors elle peut être tellement mentalement abîmée qu'elle ne voit aucune autre option pour elle, aucun moyen de s'en sortir.

La pornographie utilise les femmes les plus vulnérables et elle se construit sur elles ravage après ravage, mental et physique. Des hauts-le-coeur en avalant des bites, couverte du sperme d'homme après homme dedans et dehors, couverte de bleus, boursouflée et saignant à l'entrejambe, gorge sèche, mâchoire douloureuse, et avec l'impression que ses entrailles vont se répandre, la pornstar, l' "actrice". Son anus, son vagin, sa bouche, ses seins et son corps sont offertes à la caméra, pour être utilisés et abusés sans scrupules. Et cette chose qui lui est faite pour la gratification d'hommes qu'elle n'a jamais rencontrés, on la qualifie d'empowerment, de libération, de divertissement inoffensif ! Les statistiques concernant l'alcoolisme, la toxicomanie, le suicide et le passé de maltraitances sexuelles racontent une histoire un peu différente - non pas que vous le sachiez : l'industrie, avec la collusion d'une société qui ne veut pas savoir, parvient à garder ces chiffres hors du débat. À la place, on se retrouve à bavarder sans aucun sens sur le "choix" et le "glamour".

Et ainsi la pornographie normalise la pratique du sexe risqué, dans tous les sens du terme. Le client peut profiter de la photo, du film, un million de kilomètres à l'écart de l'odeur du sperme, de la crasse, sans la souffrance et la peur et le danger. Il rit quand elle reçoit du sperme dans les yeux - ce n'est pas lui qui se retrouvera avec une infection oculaire demain. Il a le frisson en regardant des filles subir une pénétration buccale après une pénétration anale : en sécurité de l'autre côté de la caméra il n'a pas à s'inquiéter des IST, il imagine l'humiliation, ça l'excite, mais il n'a aucune idée de ce que ça fait vraiment.

Pendant qu'elle claudique jusque chez elle pour se frotter et se frotter et se frotter dans la douche, pour vérifier si elle saigne, pour évaluer les dégâts, pour se mettre une cuite et essayer d'oublier, il plie le magazine, éjecte le DVD et zappe dans sa tête, satisfait et sachant que son comportement est "normal", que c'est socialement acceptable - il ne fait de mal à personne.

Il n'y a rien de sécuritaire pour les femmes dans la pornographie, ou pour celles qui sont poussées par leur partenaires à reproduire les pratiques douloureuses et risquées que la pornographie promeut. La pornographie considère les femmes comme jetables, littéralement : elle les baise, et ensuite elle passe à la prochaine "chatte fraîche". La pornographie est aussi partout - elle fait partie de la culture ambiante. Comment pouvons nous être assez aveugles pour rater l'énorme contradiction entre la promotion de pratiques sexuelles sécuritaires et la glorification du porno ? Les deux sont totalement incompatibles.

Les mots "sécurité" et "pornographie" ne peuvent même pas appartenir à la même phrase. La pornographie détruit - le corps, l'esprit et l'âme. C'est un fait. Je travaille encore à défaire les dégâts qu'elle m'a faits.