mercredi 19 mai 2010

Submergée de rage et bouillant de désespoir


Il me semble me sentir très en colère en ce moment. Pour moi, la colère et la tristesse vont main dans la main, et parfois ce qui se manifeste comme une rage extrême est en fait de la souffrance ou une perte. Je pense que cela se rapporte aux choses qui me sont arrivées par le passé. Souvent, il était dangereux de pleurer, ou d'exprimer la moindre émotion. Énervé par le moindre indice de tristesse de ma part, mon ex me disait de "fermer ta gueule ou je te donnerai une bonne raison de pleurer". Ou alors parfois il exigeait que je pleure - il jouirait dessus. Dans tous les cas, tout est devenu emmêlé dans les jeux de pouvoir et de contrôle dans lesquels je me retrouvais, et je suppose qu'il n'est pas surprenant que cela demande de prendre un peu de recul.

La patience n'est pas mon point fort et je me retrouve très souvent à me réprimander moi-même de ne pas être "bien rangée", d'être encore en train de lutter avec mon passé. Ma voix logique me dit que je devrais me laisser faire une pause, me montrer un peu de compassion, que j'en ai vu assez et que je n'ai pas besoin d'ajouter à la souffrance, à la honte. Mais tout de même, c'est en chantier. Je trouve ça tellement dur de prendre soin de moi ! Ce serait tellement plus facile de faire mon vieux truc, l'autodestruction. Me tailler les veines. Picoler et vomir. M'affamer. Prendre des risques... En processus de guérison, je travaille vraiment dur à changer mes vieilles habitudes, et c'est épuisant. Accepter mon corps comme étant moi et le mien signifie accepter que ce qui est arrivé m'est arrivé à moi, et pas à quelque chose d' "autre" ou de séparé. Cela signifie se rendre compte qu'à chaque fois que mon corps a été battu et vendu, j'ai été battue et vendue. Dur à avaler.

Si cela peut sembler incontestablement évident que moi et mon corps sommes une seule et même unité, cela vaut la peine de signaler que ce n'est pas évident pour moi. Des années de déchirure, de dissociation, consciemment ou d'une autre manière, à agir comme un observateur, un extérieur, regardant ce corps, ces pensées, détachées et séparées, me laissent morcelée. Le regardant me crier dessus, je pouvais me sentir étrangement calme, presque hypnotisée. Je peux voir ses lèvres bouger, mais je ne peux pas vraiment l'entendre, je vois des mots se former, mais ils ne veulent rien dire. Dans mon esprit, je dissèque chaque mot et épelle chaque lettre avec précision. Il y a de la bave qui se forme sur sa lèvre. Je vois que cet homme va frapper cette femme, mais ça n'a pas vraiment d'importance, parce que ça n'est pas vraiment moi. J'observe à distance.

On me dit (et j'ai lu - je lis beaucoup de choses là-dessus maintenant, pour mieux me comprendre, pour guérir) qu'une telle séparation est le produit d'un traumatisme extrême - un mécanisme de défense. Incapable de m'éloigner physiquement de la maltraitance, j'ai cherché à me distancier mentalement, faisant la seule chose que je pouvais faire. L'esprit est un outil remarquable. Les bouddhistes parlent souvent de simplement observer les pensées et les sentiments allant et venant, ils parlent d'impermanence et de non-attachement, et ça a beaucoup de sens pour moi.
Mais là, clean et sobre depuis trois ans, je suis dans ce processus épineux qui consiste à remettre ces pièces ensemble à nouveau, de transformer cet amas de morceaux en quelque chose de complet. C'est une progression lente et douloureuse. J'ai suivi une thérapie, et je travaille le programme au quotidien. Je travaille beaucoup sur le reproche et la honte en ce moment, alors ce n'est pas étonnant que mes émotions ne tiennent pas en place. Quand l'homme qui te maltraite te dit que tu le mérites, pire, que c'est toi qui les pousse à te faire ça, et que tu es isolée et terrifiée et pleine de peur et tu te hais pour l'alcool et les drogues, tu y crois. Et je me rends compte que même si rationnellement je peux voir que ce qui est arrivé n'était pas ma faute, que le reproche et la honte appartiennent aux auteurs de ces violences, mes émotions mettent un moment à le comprendre. Si c'était quelqu'un d'autre, je n'aurais aucun problème avec ça. Mais, c'est toujours la même histoire, alors que je peux être compatissante et objective avec les autres, je trouve ça extrêmement douloureux et difficile d'appliquer ce même soin et cette même réflexion à moi-même.

Je suis tellement en colère ! Envers mon ex pour l'extrême maltraitance physique, verbale et sexuelle qu'il m'a fait traverser. Envers les hommes qui m'ont utilisée, qui m'ont forcée, qui savaient que je ne voulais pas de rapports sexuels, qui me giflaient et se moquaient de moi et me baisaient quand même. Envers les hommes qui se sont fait de l'argent, qui ont pris des photos et filmé ce qui se passait. Envers mon ex pour m'avoir frappé et me forcer à performer pour ces hommes comme un animal, juste pour avoir de la drogue. Envers les médecins et les infirmières des urgences pour m'avoir jugée et m'avoir traitée comme de la merde en ces occasions où j'étais capable de chercher une aide médicale. Et je suis en colère envers moi parce que je me sens encore et toujours responsable de choses qui étaient complètement en dehors de mon contrôle.
Je suis en colère contre moi pour être en colère contre moi (ce qui ne veut absolument rien dire, je sais).

Mais sous la colère, et j'ai pu y jeter quelques coups d'oeil ces dernières semaines, il n'y a qu'une profonde, profonde tristesse pour ce qui m'est arrivé, à ce qui arrive à des femmes dans ce pays tous les jours. On m'a dit que j'ai eu de la chance de survivre, et je suis effectivement chanceuse. J'étais absolument convaincue qu'il me tuerait s'il en avait envie - il me l'avait dit. Quand tu vis à travers ça, tu perds tellement de choses, et j'ai l'impression que je pleure certaines de ces choses aujourd'hui. Tu perds foi en les gens, en leur humanité. Mais plus que tout, tu te perds toi-même. Quand tu es en permanence en train de te forcer, dans une tentative désespérée d'éviter une séance de coups, tu ne sais plus qui tu es. Quand tu agis comme un animal pour survire, tu te hais. Quand ton corps n'est pas le tien et quand les hommes te touchent et te baisent et te frappent et t'utilisent et quand tu ne peux pas les arrêter, tu perds ta dignité. Tout t'est enlevé : tu ne t'appartiens pas.

Mon corps, mon esprit, ont fait ce qu'ils ont pu pour me protéger à ce moment là. Mais ici et maintenant, ce qui m'avait alors protégée peut m'isoler et me nuire. Je suppose que je dois être un peu plus bienveillante avec moi-même. Après tout, il n'y a pas de chemin rapide vers la guérison. Je fais ce que je peux, et on m'aide. Quand je mesure mes progrès par rapport aux autres gens, je dois me rappeler qu'étant donné ce qui s'est passé, je m'en sors pas trop mal. Je ne vais pas trop mal. Je n'y croyais pas avant, mais tu sais, la plupart du temps, maintenant j'y crois. En colère ou triste, fatiguée ou découragée, je vais bien.

vendredi 14 mai 2010

Le visage public d'Angel

Juste pour dire...

Je vais parler à la conférence Compass de cette année. Cela ne sera que la deuxième fois que j'aurai parlé en public de mes expériences, et j'ai des papillons dans l'estomac depuis que j'ai accepté d'y parler ! J'ai tendance à ressentir beaucoup d'émotions contradictoires dès que je parle de tout ça, que ce soit à travers mon blog, à travers des témoignages en ligne ou en public, face à face. Je crois à 100% qu'il est extrêmement important que le message soit diffusé à propos de ce que l'industrie du sexe signifie réellement pour les femmes, derrière son langage féministe. Mais je trouve aussi que c'est incroyablement douloureux de regarder mon passé, et parfois j'ai besoin de me retirer pendant un moment pour m'occuper de moi.

Cependant, je mets en place quelques mesures de sécurité pour mon bien-être (rejoindre des amis après, etc.) et je parlerai aux côtés de quelques femmes que je suis chanceuse de pouvoir compter parmi mes amies. J'ai vraiment rencontré les gens plus incroyables, les plus forts et au plus grand coeur depuis que je suis devenue active en parlant de la prostitution et de la violence domestique. Alors je suis heureuse de pouvoir les revoir, et également d'avoir reçu une nouvelle opportunité d'essayer d'étaler la vérité au grand jour. J'espère que des gens vont venir ! 

La conférence Compass de cette année se passera le samedi 12 juin 2010 à l'Institut de l'Education, à Londres, avec ce séminaire en particulier tenu à 11 heures. Vous pouvez trouver des détails sur www.compassonline.org.uk .
Il y a beaucoup de séminaires qui ont l'air intéressants, alors nous avons de la compétition sérieuse !

Si vous ou quelqu'un que vous connaissez êtes intéressés, venez ! Ce serait génial de rencontrer des gens dans le même état d'esprit, et le feedback que j'ai eu sur ce blog a été vraiment apprécié - ce serait bien de rencontrer certains d'entre vous.

Mes excuses à celles et ceux d'entre vous qui n'habitent pas près de Londres - je suis moi-même parfois frustrée en tant que nordiste de ne pas pouvoir m'impliquer encore plus. UK Feminista est une des associations dont je fais partie qui essaie de faire quelque chose pour ça, alors peut-être que nous aurons bientôt quelque chose de similaire au nord du pays.

mercredi 5 mai 2010

Désensibilisée et anesthésiée

On était plusieurs chez un ami l'autre jour, posés tranquillement, et on a commencé à regarder un film dont quelqu'un avait entendu dire qu'il était bien... 10 minutes plus tard nous l'arrêtions déjà, submergés par la violence. Ne vous imaginez rien, mes amis et moi ne sommes pas fragiles ou particulièrement sensibles. Mais quand un homme était représenté graphiquement en train d'être torturé, nous sommes tombés d'accord : ce n'était pas du "divertissement", c'était malsain.

Je me suis mise à réfléchir après coup, sur le point auquel notre culture est devenue désensibilisée. Qu'elle vende cela comme un divertissement est un peu dérangeant. Mais combien plus dérangeant est le fait que la pornographie soit si largement acceptée comme "inoffensive" et "amusante" et "divertissante" ! Le sang dans ce film, la violence dans ce film, les coups et les bleus dans ce film étaient des effets spéciaux : ils n'étaient pas réels. Sans quoi l'acteur aurait probablement quelque chose à y redire !

Mais dans la pornographie, de vraies femmes sont pénétrées et utilisées et baisées et c'est sur elles ou en elles qu'on éjacule, pour de vrai. Pas d'effets spéciaux : les vagins et les anus et les bouches dans les gros plans font tous partie des "mannequins", les femmes qu'on vend. Quand cette femme a l'air de souffrir, c'est parce que ça fait mal, ça lui fait mal, pour de vrai, pas besoin de jouer un rôle. Qu'on lui donne parfois des lignes à répéter dans le film, disant que c'est bon, ne diminue pas ce fait, bien qu'il augmente sa peine.

Quand j'étais violée et maltraitée et que c'était filmé ou photographié pour le divertissement d'autres, pour faire gagner de l'argent à d'autres, c'était l'insulte finale, qu'on me fasse "sourire" ou dire que j'adorais ça. Je ne voulais pas dire ces choses, je ne voulais pas être là, je ne voulais pas sourire, ou au moins, essayer de sourire, ne sachant même pas si j'y arrivais où si j'étais en train de grimacer. Je me souviens avoir pensé, "je ne me souviens pas comment faire pour sourire".

Assise là devant mon ordinateur, sachant que ces images sont toujours là dehors, je vois que le mieux que je puisse espérer est que cette douleur, cette douleur réelle et cette souffrance réelle, soient reconnues. Mais assise là, je sais aussi que la pornographie devient de plus en plus acceptable, de plus en plus disponible, et de plus en plus extrême, car à mesure que les gens s'y accoutument, cela ne semble plus choquant, et quelque chose de nouveau, quelque chose de plus "hardcore", plus "choquant" est nécessaire pour obtenir le même "effet". Tout cela, combiné avec le fait que la pornographie soit bizarrement vue comme un fantasme, en dépit du fait que les femmes qu'elle utilise soient réelles, et qu'elle soit déguisée sous un langage de "droits" et de termes féministes, est profondément dérangeant.

Ça fait mal.

Cela nuit aux femmes directement impliquées. Mais cela nuit aussi aux femmes qui n'y sont pas impliquées. Ce que nous voyons a un effet direct sur la façon dont nous agissons dans nos vies. Donc si dans des magazines et des films pornographiques les femmes sont traitées comme des objets sexuels et traitées violemment, et si on fait croire qu'elles l'apprécient, et si la pornographie est maintenant largement vue comme acceptable, comme quelque chose dont les hommes ont besoin pour être des hommes, quelque chose d'inoffensif, alors nous normalisons un traitement des femmes qui ne devrait pas être normalisé. Nous rendons l'inacceptable acceptable. Si nous autorisons que certaines femmes soient traitées comme des poupées gonflables, rien de plus qu'un tas d'orifices à utiliser et maltraiter pour le plaisir des hommes, nous autorisons que toutes les femmes soit traitées ainsi.

Il faut que les femmes sachent cela. Il faut que les femmes voient que bien qu'elles ne soient pas dans ces photos ou dans ces films, cela touche leur vie aussi. Personne n'est immunisé. La prévalence de la violence envers les femmes le montre clairement. Si j'autorise que d'autres femmes soient vendues comme des objets sexuels, pénétrées, utilisées comme support de masturbation et puis jetées sur le côté, cela me mène à deux conclusions possibles, logiquement. Soit je dis qu'il y a une sous-classe de femmes qui sont d'une certaine façon différentes de moi, et donc c'est normal qu'elles soient traitées ainsi, mais pas normal pour moi. De cette manière je peux m'enlever du tableau, et dire : pas mon problème. Ou alors, je dois dire que la femme dans les photos est exactement comme moi, et que si c'est normal que cela lui soit fait, alors c'est normal que ça me soit fait à moi. Je me tiens à côté d'elle et dis : non, je ne voudrais pas que cela m'arrive, donc ça ne devrait pas être en train de lui arriver.

Je suis une de ces femmes dans ces photos, une de ces femmes dans ces films. Je ne suis pas différente de vous, lectrice. Je ris et je pleure, j'ai des espoirs et des rêves, j'ai une famille et des amis. Je suis une jeune femme de classe moyenne qui a découvert que la violence domestique, la toxicomanie, les viols et le proxénétisme peuvent arriver à tout le monde. Qu'être utilisée dans la pornographie peut arriver à tout le monde. Je ne suis pas spéciale ou différente, ou inhabituelle, en dehors du fait d'avoir traversé ça, d'y avoir survécu, et d'être en guérison et de trouver une voix pour en parler maintenant. Je parle pour toutes ces femmes qui ne le peuvent pas, pour toutes ses femmes sans voix, pour toutes ces femmes qui ne s'en sortiront pas.

Nous ne sommes pas obligées de laisser les futures générations de femmes souffrir ainsi.

dimanche 18 avril 2010

Vivre avec les conséquences

Ça fait un moment que je n'ai pas écrit... Récemment, j'ai dû me battre rien que pour survivre. Les sensations et souvenirs de mon passé m'ont submergée et ont menacé de m'enterrer.

J'ai l'impression d'être complètement passée à l'essoreuse.

Me battre pour avoir de l'aide, voir mon généraliste, sonner à toutes les portes pour essayer de trouver un thérapeute, et batailler, batailler tellement rien que pour sortir de la maison, pour laisser rentrer les gens, laisser les gens s'approcher assez pour me voir dans ma souffrance, telle que je suis, tremblant, pleurant, à terre.

Il est difficile de faire confiance aux gens quand on a été tellement blessée par eux, tellement abandonnée, par le passé.

C'est terrifiant de me laisser être aimée, parce que cela montre clairement que ce qui m'est arrivé était inacceptable. Si je suis importante, si Angel est importante, si elle mérite l'amour, alors je ne peux pas continuer à essayer de tenir la maltraitance à bout de bras, je ne peux plus me dire que ça n'a aucune importance parce que je n'ai aucune importance.

Cela signifie se rendre compte et ressentir à quel point j'ai été, je suis, blessée, par les coups, par la violence, par les viols et viols collectifs, par le fait d'être vendue et photographiée et filmée comme un divertissement, traitée comme moins qu'un humain, pour le plaisir d'autres.

Ça fait mal.

Tellement d'images ! Tellement de flashbacks ! Horrifiants, en images tout en couleurs, dans ma tête, dans mon sommeil et à mon réveil, mon corps douloureux et tremblant et pris de hauts-le-coeur et revivant tout, alors qu'il essaie de faire avec, de se soigner.

Si les défenseurs de l'industrie du sexe, les défenseurs de la pornographie et de la prostitution, pouvaient seulement voir à l'intérieur de ma tête, et voir la souffrance et les dégâts qu'elle m'a fait, et continue de me faire chaque jour, trois ans plus tard...

J'ai même peur de regarder la télé parce qu'il y a des chances qu'il y ait des références humoristiques ou désinvoltes à la violence envers les femmes où à l'objectivation des femmes.

J'ai tellement peur. Je fais la seule chose que je puisse faire, m'accrocher, là maintenant.

dimanche 4 avril 2010

Zone de guerre

Et je me retrouve dans cet endroit à nouveau. En guerre avec moi-même, en guerre avec mon corps, corps et esprit à l'apogée de leur conflit. Même mon esprit est en conflit, une série de disputes, des voix fragmentées qui rivalisent pour obtenir de l'attention, vociférant pour que je les écoute, pour que j'agisse sur elles. Logique contre sentiments, addiction contre valeurs, autocritique contre mon côté plus indulgent, compatissant.

Il est difficile de voir quoi que ce soit au-delà de moi, au-delà de ça, des images et scénarios qui rejouent devant mes yeux, difficile d'entendre les voix de mes amis quand les voix qui se battent dans ma tête les noient. Le monde fait du bruit autour de moi mais je suis perdue et désorientée, habitant le passé, et terrifiée par le futur.

La seule constante, c'est la peur.

Je tremble et mon coeur bat à toute vitesse et mes pensées vont à toute vitesse, se pourchassant les unes les autres en cercles, encore et encore, prenant de l'élan, devenant encore plus confuses. Les mots commencent à courir en même temps, je perds mes mots, je me sens comme je me sentais alors, et c'est terrifiant et c'est tout et c'est rien et c'est sombre et c'est emmêlé et c'est tordu.

Un noeud dans mon estomac.

Un resserrement dans ma gorge.

Un manque d'air étouffant.

Je ne peux pas penser. Pas parler. Pas bouger.

Terrifiant. Désespérance, noirceur, désespoir, souffrance, perte, impuissance.

Je ne peux pas me connecter. Seule toute seule, encore plus seule en compagnie.

Même quand c'est immobile, quand ça se calme, c'est toujours présent, rôdant au fond, une présence sinistre, menaçant de balayer une prise fragile sur la réalité.

Alors, existant à travers la souffrance, à travers la violence, prise dans le cycle, j'ai nommé cet endroit La Fosse. Je me disais, une fois que tu es là-dedans, tu n'en ressors pas, ma petite, jamais.

Puis j'avais revu mon opinion.

Mais maintenant... Je m'y reconnecte comme si je n'en étais jamais partie.

vendredi 26 mars 2010

Angel, Emma et moi : trouver une voix

Hier, j'ai partagé mon histoire avec une audience à Londres. Je n'avais jamais parlé de mon expérience devant un groupe comme ça avant, et j'étais terrifiée, bien qu'on me dise que ça ne s'est pas vu. J'oublie parfois que ce que je ressens, et ce dont je crois que j'ai l'air, et ce dont j'ai réellement l'air aux yeux des autres sont souvent des choses très différentes ! J'ai utilisé un pseudonyme, Emma, mais tout de même, parler de ce que j'ai souvent appelé l'indicible, était intimidant. Quand on m'a demandé pour la première fois si je pouvais considérer l'idée de parler, j'ai dit non : la peur s'est mise en travers du chemin. Mais après y avoir repensé, j'ai réalisé quelle grande chance c'était de pouvoir être entendue, de faire quelque chose, si petit que ce soit, pour avoir une voix. Alors j'ai accepté.

Je suis tellement heureuse de l'avoir fait !

Quand j'étais en plein milieu de tout ça, prise dans la violence, l'addiction, la boisson, la prostitution, j'étais muette. Tout simplement, je n'avais même pas le vocabulaire pour former une narration de quelque sorte que ce soit. Les mots ont cessé de faire justice à la souffrance, la honte, la confusion et la terreur que je ressentais. Ne faisant confiance à personne, je suis devenue une boule de sentiments, une masse d'émotions embrouillées, de pensées en désordre, d'instantanés disloqués. Quand tu es isolée de tout sauf des hommes qui t'utilisent et abusent de toi, mais qui te disent que tu aimes ça, que ta place est ici, tu perds pied avec la réalité. Doutant de toi, te haïssant pour ton insuffisance (honteuse de ta toxicomanie, et il te rappelle tous les jours que tu le pousses à te faire ça, que tu ne pourrais rien faire sans lui, que tu es chanceuse que quelqu'un t'aime malgré toutes tes tares), tu n'as plus aucun recul. Ce qu'ils te disent à propos de ta réalité et ton expérience de la réalité sont deux choses différentes. Tu deviens confuse. Il te manque une validation.

Même quand tu en sors, si tu en sors, tu continues d'être invalidée. Tu allumes la télé et on te dit que le "travail" du sexe est drôle, que c'est de l'argent facile, juste un job. Les magazines te disent la même chose, même les magazines féminins. Quand où que tu te tournes on te dit que vendre ton corps est amusant, que ça te donne du pouvoir, de la liberté, que c'est inoffensif, et même féministe, tu apprends rapidement que toi et ton histoire n'êtes pas acceptables. Avant même que tu ouvres la bouche, on te met sur la défensive. Tu risques l'étiquette "prude", "conservatrice", "moraliste", "qui juge", en osant simplement dire, attendez une minute, ce n'était pas comme ça pour moi.

Tu apprends rapidement que les gens qui t'ont fait du mal, qui ont fait de l'argent sur ton dos, ne sont qu'une petite partie d'un plus grand tableau, une histoire ingénieuse que l'industrie du sexe nous a raconté, nous a vendue, dans laquelle ils sont les gentils, défenseurs des droits des femmes, et ceux qui les critiquent les méchants. Incrédule, tu les écoute détourner le langage du féminisme, une cause qui est censée protéger et promouvoir des pratiques pour s'attaquer aux inégalités, pour arrêter les maltraitances, pour améliorer les droits des femmes, à leurs propres fins. Et en faisant cela ils ont amassé le support dénué de critique du courant dominant. Tu vois des gens, d'autres femmes, des femmes modérées dans d'autres domaines, défendre les mêmes gens qui t'ont fait souffrir, se battre pour le "droit" des femmes à expérimenter ce dont tu as fait l'expérience ! Ou au moins, ce dont elles croient que tu as fait l'expérience, ce qui est quelque chose de complètement différent. Tu te sens seule.
Tu es frappée par l'absence de discours personnels dans le débat autour ce qui est certainement la plus personnelle des expériences, être utilisée dans la prostitution et la pornographie. Tu découvres que ces défenseurs de la "liberté d'expression", du "libéralisme" et des "droits" ne semblent pas capables d'écouter quand tu parles de ton expérience, de souffrance, d'absence de choix, de fluides corporels et de peur et de dégradation et d'exploitation. Le langage aseptisé que l'industrie adopte autour de ses pratiques - "filles, clients, escortes, business, travailleuses, mannequins, actrices", met une distance confortable entre la majorité des femmes, qui n'en ont aucune expérience directe, et la réalité. Les gens qui défendent des images de femmes, jambes ouvertes, pénétrées, comme des "droits" (en parlant au nom de nous les femmes ! merci pour ça...), réagissent avec colère ou embarras quand vous dites la vérité : "j'étais violée" ou "je détestais ça".

Tu vois que tu dois batailler rien que pour être entendue, pour être remarquée. Utilisée, jugée, et finalement écartée ("elle a des problèmes de santé mentale tu sais"), laissée à te taire et à faire avec les cicatrices mentales qui menacent de te submerger, tu te demandes, parfois, si tu vas pouvoir continuer encore longtemps.

Quand tu es dedans, tu te retrouves à collaborer avec le mensonge, à dire aux types qui te font mal, qui te touchent, qui te baisent, que c'est bon, que tu aimes ça. Ce n'est pas assez pour eux de te maltraiter, ils exigent d'entendre que tu en veux. Souris, bébé ! Et piégée comme tu l'es, désespérée comme tu l'es, en besoin d'argent comme tu l'es, tu le dis. Il te donne de l'argent, et tu apaises sa conscience, tu masses son ego. L'ultime trahison, tu as l'impression de t'être vendue, corps et âme.

Alors avoir la chance aujourd'hui de faire passer la vérité, de lui donner une voix, c'est génial. Ce n'est pas une évidence. Cela me fait me sentir... chanceuse. Incroyablement chanceuse. Il y a eu tellement de moments où j'ai pensé que je n'y arriverais pas, que je n'allais pas en sortir vivante, avec la violence et la toxicomanie...

Rien que d'être vivante après la prostitution, après la violence, c'est stupéfiant. Toutes les femmes n'y parviennent pas. Mais d'avoir les mots maintenant, si maladroits qu'ils puissent être parfois, et si inadéquats qu'ils puissent sembler pour communiquer cette souffrance, est un miracle. Cela fait trois ans et cela m'a pris tout ce temps pour commencer à articuler ce chapitre de ma vie. Quand j'ai commencé à être sobre, je ne pouvais même pas mettre de mots sur mes sentiments, j'avais tellement pris l'habitude de cacher ce que je ressentais. Mes émotions étaient juste un énorme fatras, et incroyablement, terriblement crues. Cela demande un peu de démêlage ! Et puis ensuite rassembler une espèce de narration de ce qui m'est arrivé, avec tous les blackouts et les trous... Ç'a été un lent et douloureux processus, et qui continue comme des souvenirs continuent de refaire surface et les émotions réprimées émergent et demandent de l'attention.

Qu'on me donne une chance de parler, plutôt que de me dire de fermer ma gueule, c'est... vraiment libérateur. Avec tout son discours sur la liberté d'expression, l'industrie du sexe met une sourdine sur les femmes qu'elle utilise, elle vend leurs corps et ensuite met ses propres mots dans leurs bouches pour la justifier.

La seule façon de faire changer cette situation, et je crois qu'elle peut changer, c'est que les gens soient préparés à se lever, à prendre un risque, à parler, à joindre leurs forces. Nous devons soulever les bases du débat de l'abstraction à la réalité, où il a sa place. C'est en montrant la réalité de l'industrie du sexe, en parlant le langage concret de notre humanité commune, en parlant de la souffrance physique et émotionnelle qu'elle crée, que nous changerons les choses.

Ce fut un réal cadeau d'être appelée à parler hier. Retrouver des femmes d'Object et de UK Feminista qui agissent, se battent pour le changement, j'ai reçu un espoir nouveau. Ça ne doit pas forcément être ainsi.

Esprit, Corps... et Moi

Plus présent que le présent, plus réel que le réel, je revis ce qui m'est arrivé, au fur et à mesure que certains des blackouts, certains des blancs, se remplissent à nouveaux... Je me retrouve "déclenchée" et soudainement transportée là bas, dans tous ses détails en technicolor. J'attends qu'on vienne me faire descendre en bas des escaliers pour performer pour eux, pour les amuser, et je tremble et je me balance d'avant en arrière, déconnectée de mon corps et à la fois étrangement consciente de chacune de ses sensations. C'est comme si j'étais à deux endroits en même temps - dans la peur maladive que je sens vibrer dans chaque cellule de mon corps, mais aussi à distance, observant, dans un esprit vide de tout sauf de la peur. La peur consume tout.

Mon esprit et mon corps cessent de travailler pour moi. Je me sens à la fois engourdie et en dehors de mon corps mais aussi plus substantielle que d'habitude. Mon corps semble être devenu un poids mort, ne répondant pas à mes commandes. Il semble étrangement lourd, alors que mon esprit semble léger et flottant. Mon esprit ne peut pas réfléchir, ne peut pas penser droit.

Cela va au-delà des larmes, au-delà du mouvement. Je suis assise et je regarde sans voir : je ne peux rien faire d'autre. Quand il m'ordonne de descendre les escaliers, je ne peux pas bouger. Je regarde cette scène de façon détachée, je vois que ça va empirer pour moi parce qu'il va voir cela comme une désobéissance. Avant que mon esprit se rattache à mon corps avec cette façon saccadée qu'il a de le faire, je suis un observateur impuissant. Dans ce cahot, je me retrouve soudainement à voir à travers mes yeux, à entendre clairement, non plus un voyeur, de retour dans mon corps, une cascade de sensations physiques à la fois désorientantes et écoeurantes.

Parfois l'alcool et les drogues en sont responsables. Mais la peur, à l'intensité à laquelle j'en fais l'expérience, a le même effet. J'ai une certaine idée de ce qui va arriver.

Et maintenant, des années plus tard, je me retrouve à ressentir certaines des choses, à voir certaines des choses, face auxquelles mon esprit s'était battu tellement fort pour tenter de m'en distancier à ce moment là. Des images déconnectées, comme des projections sur un grand écran, apparaissent devant mes yeux, masquant la réalité présente. Je suis transportée, je me retrouve là-bas à nouveau, sans aucun avertissement. À regarder l'intérieur d'une cuvette de toilettes et la nausée quand je vomis avant qu'ils m'utilisent. Un homme approchant un bandeau en direction de mes yeux. Une pièce dans la semi-obscurité et des lumières fortes et des silhouettes autour. Une image particulièrement dérangeante qu'il me montre dans un magazine porno pour me montrer comment faire. À regarder sans comprendre ce reflet dans le miroir, une femme que je ne peux même pas reconnaître comme étant moi, contusionnée et saignant, alors qu'il me tient debout en me tenant par les cheveux et crie et me secoue comme une poupée de chiffon.

Souffrance avant, souffrance maintenant, moi mais pas moi, présent mais passé. Mon esprit et mon corps bataillant entre leur séparation en partie choisie et en partie inconsciente, et la connaissance que nous ne sommes qu'un et que nous devons nous réintégrer pour guérir. En guerre avec moi-même, je lutte pour manger, lutte pour accepter mon corps tel qu'il est, avec ses cicatrices, son passé, ses associations. Le sens commun me dit de laisser le reproche, la colère, là où elle a sa place - avec les hommes qui m'ont maltraitée. Mais assise en dehors de moi, comme je me retrouve si souvent, dissociée, je lutte et j'ai mal, ressentant la trahison duelle d'un esprit et d'un corps qui n'ont pas pu me secourir, pas pu me garder à l'abri, n'ont pas pu arrêter ce qui s'est passé.

La souffrance ne peut même pas commencer à décrire cela.